A quitte ou double !

Tel un cancer mûr et prêt à se métastaser, la crise anglophone n’autorisera sans doute pas un deuxième essai, en cas d’échec du grand dialogue national.

Ils ont pris une lourde responsabilité devant l’Histoire, ceux de nos compatriotes, participants au Grand dialogue national (Gdn) ouvert lundi, 30 septembre 2019 à Yaoundé. Joseph Dion Ngute, Premier ministre, président des travaux le leur a rappelé d’entrée. On joue à quitte ou double. Au bout de trois années d’escalade, avec à la clef, quelque 2000 morts, selon le décompte de International Crisis Group, on devrait s’attendre au pire, si le rendez-vous de Yaoundé se soldait par un échec. A entendre des critiques sur le casting des participants, des commentaires sur l’absence de tel ou tel autre acteur au conflit, le verrouillage supposé de l’ordre du jour, le ton tranché des uns des autres, l’on aurait pu se monter pessimiste. Mais, il en est généralement ainsi à l’entrée de toute négociation, dans une situation de crise. Les Camerounais, par le passé, ont montré des capacités à surmonter, par la palabre, des situations critiques. Aussi pourrait-on espérer que dépassant les divergences et clivages, conjurant les calculs politiques partisans, les hôtes du palais des Congrès auront tous un sursaut patriotique, pour sauver l’essentiel. Quelle que soit leur couleur politique. Modeste observateur que nous sommes, voudrions attirer l’attention sur trois choses qui nous paraissent essentielles pour le succès des travaux du Gdn: la nécessite revisiter notre Histoire ; celle de ne pas jouer avec les mots et celle enfin de laisser les gens s’exprimer, pour espérer sortir de la crise au terme de la rencontre.

Revisiter notre Histoire
Notre pays est une est une création coloniale, tout comme par la suite, sa division entre Cameroun francophone et Cameroun anglophone.
Après la signature le 12 juillet 1984 du traité germanoduala qui plaçait la bande côtière du pourtour de l’estuaire du Wouri sous leur protectorat, les Allemands ont entrepris la conquête de territoires de l’intérieur. La fin de leur campagne d’invasion se solda par le formatage d’un territoire de 750 000 km2, qu’ils nommèrent Kamerun. Des peuplades plus ou moins organisées, qui ne se connaissaient pas, ont ainsi été réunies dans une communauté de destin. Alexandre Douala Manga Bell était fondé pour déclarer en février 1958 devant le Conseil de tutelle de l’Onu, « Le Cameroun n’a jamais été une nation »
La première guerre mondiale et les appétits coloniaux aidant, le Cameroun s’est retrouvé en 1916 avec un territoire réduit de plus d’un tiers et divisé de surcroît entre Anglais et Français. Des parts entières du pays ont ainsi été annexées pour toujours au Gabon, à la Centrafrique et au Tchad. Rattachés au Nigéria, le Cameroun méridional (Sud-Ouest et nord-Ouest actuels) et le Cameroun septentrional ont eu à se prononcer par référendum le 11 février 1961. L’un pour la réunification avec le Cameroun francophone et l’autre pour évoluer au sein du Nigeria. Nous autres francophones devrions tout au moins être attentifs aux plaintes de l’unique frère ayant ainsi choisi de rentrer à la maison Cameroun.

Or, il n’y a pas meilleure preuve de l’assimilation des anglophones par leurs compatriotes francophones que d’entendre, par déni, de hauts responsables soutenant que les problèmes du Noso (NordOuest, Sud-Ouest) sont les mêmes dans d’autres régions. Il est à espérer que les participants au Gdn, les francophones surtout, aient tous lu « Comprendre le problème anglophone » l’article de David Abouem à Tchoyi qui a fait le buzz sur la toile. Celui-ci pointe, avec froideur, du doigt les six plaies fondant la frustration des anglophones. Les populations anglophones ont choisi de demeurer Camerounais ; ils restent néanmoins nostalgiques de l’Etat fédéré dans lequel ils ont évolué de 1961 à 1972. Dans la dynamique des changements sociaux qui bouleversent l’Afrique au contact de la colonisation, demeure l’interrogation du Sénégalais Cheikh Hamidou Kane, « Ce que nous perdons vaut-il ce que nous gagnons ? » Selon l’historien Victor Julius Ngoh, auteur de « Les dessous de la Réunification » (2011), les anglophones s’indignaient encore des promesses non tenues de la réunification, au moment où ils se sont retrouvés au sein d’un Etat unitaire, à l’issue du référendum du 20 mai 1972.

Unitaire n’est pas unité
Et si le référendum du 20 mai 1972 avait été une erreur historique ? Cette question sortant du politiquement correct n’est pas à l’ordre du jour du GDN. Loin s’en faut. John Fru Ndi, le leader du Sdf a jeté un pavé dans la mare en la posant pourtant lors de la plénière de lundi après-midi. Bon nombre de nos compatriotes soutiennent que la crise anglophone n’aurait pas éclaté si la décentralisation, inscrite dans la constitution de 1996, avait été effective. Il faudrait dès lors se demander si les germes de cette crise ne remontent pas à la naissance de l’Etat unitaire.
L’argument-massue du président Ahmadou Ahidjo, pour justifier la création d’un Etat unitaire, au sortir de des tumultueuses années 60, au cours desquels l’Etat avait été consolidé, était le raffermissement de l’unité nationale. Mais à l’épreuve des faits, avec les réalités que nous vivons aujourd’hui dont la montée des replis identitaires, l’Etat unitaire apparaît, aux yeux de bon nombre d’observateurs comme une camisole de force pour des communautés constituant en réalité de micro-nations.

Dans les années 50 déjà, Ruben Um Nyobe, le leader de l’Upc, mettait en garde aussi bien contre la négation des ethnies que leur instrumentalisation pour le combat politique. Les récentes consultations organisées par le Premier en prélude au Gdn ont démontré, à souhait que les Camerounais de toutes régions plaident pour une autonomisation des régions. Une implication à l’échelle locale des populations dans la gestion des affaires à la base que d’aucuns appellent fédéralisme et d’autres décentralisation poussée. Appelez cela comme vous le voulez. L’évidence est que les Camerounais, demeurent dans l’esprit de la rencontre tripartite de 1991, convaincus qu’il n’y a pas d’avenir dans l’Etat centralisé. Cette réalité bat en brèche l’équation Etat unitaire = unité nationale. De même que celle qui voudrait donner à croire que fédéralisme = division. Ce sont des communautés reconnues et soudées à la base qui feront du Cameroun une nation forte. Mosaïque ethnique et culturelle comme le Cameroun, le Nigeria, vit et se développe harmonieusement dans une fédération de 36 Etats et 774 zones de développement.
Qu’aujoud’hui encore la décision de construire une salle de classe dans une école à Makary, Moloundou ou Akwaya, soit prise à Yaoundé, est pour le moins embarrassant, même pour les plus grands fervents de l’Etat unitaire. L’extrême centralisation de l’Etat, pour beaucoup, ne profite d’ailleurs au Cameroun qu’à la bourgeoisie administrative gérant de manière peu orthodoxe la fortune de l’Etat.

Laisser les Camerounais s’exprimer
Le président Paul Biya a décliné, dans son message à la nation du 10 septembre 2019 les thèmes de réflexion du Gdn. Il l’avait fait pour la rencontre tripartite de 1991, sans que cela bride les intelligences ou lie les langues. Sadou Hayatou, qui présidait les travaux, avait concédé que l’ordre du jour fût élargi à des discussions sur d’autres préoccupations d’intérêt national. Ces questions diverses introduites aux débats avaient facilité le dénouement de la crise. Il pourrait en être de même cette fois-ci, lorsqu’on se réfère aux interventions faites pendant la plénière de lundi. Le contraire serait contre productif, dans l’optique de la volonté communément partagée de sortir d’une crise, dont on sait qu’elle alimente et attise le débat sur la forme de l’Etat. A cette tribune, qui devrait être cathartique, on aurait du mal à imaginer qu’on demande à des gens de déposer les armes, sans au préalable les écouter. Avec des sujets tabous et sans liberté de ton, le Gdn serait comme un festin où l’on demande aux convives de ne pas manger. Il restera au chef de l’Etat, qui a bien voulu décider de la tenue de cette rencontre, d’en tirer des leçons, d’agir à son aise, édifié par ce que pensent ses compatriotes. Surtout qu’ « en politique, disait Paul Soppo Priso », il n’y a pas de point final.

Par Monda Bakoa
*Journaliste principal hors Echelle

Opinion, Une

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *