Adieu, mon ami !…

L’incroyable nouvelle, mercredi soir, 8 Mai 2019, de la mort de Martin Belinga Eboutou, a subitement ouvert en moi un interminable boulevard, le long duquel des souvenirs, certains vieux de plus de soixante ans, par centaines, par milliers, se sont mis à défiler…

Au petit Séminaire d’Akono, nous sommes dans l’année scolaire 56/57, en classe de 4è. C’est dans cette classe que les petits séminaristes de Mvaa (huit, à peine) et ceux du petit Séminaire d’Edéa (à peine plus nombreux) font jonction et cheminent ensemble, jusqu’en Terminale. Dans le groupe d’Edéa, il y a Martin Belinga. Grâce à sa haute taille, difficile de ne pas le voir, le genre de gamins qui grandissent d’un seul coup et qui ont déjà leur taille définitive, aux environs de dix-sept ans… De manière générale, nous sympathisions très vite. De petits groupes se formaient et se créaient leurs propres habitudes, pour faire germer l’admiration et l’amitié… C’est depuis cette époque que Martin et moi nous appelions « Elon ! ». Nous nous prenions, avec un peu de vantardise, aussi mystiques et aussi résistants que cet arbre majestueux qui pousse dans les forêts du Sud et dont les écorces jouaient un si grand rôle, au sein des tribunaux coutumiers… Lui, le 17 février et moi le 20 juin, nous nous vantions d’être les enfants privilégiés de la même terrible année 40, quand la Guerre Mondiale ravageait une bonne partie de la planète…

Quinze élèves seulement, en classe de Quatrième !… Nous étions si peu nombreux que nous avions l’impression que le professeur regardait chacun de nous en plein dans les yeux. Impossible de tricher… 56/57, une année scolaire bien tranquille. Seule la visite de M. AndréMarie Mbida est venue nous sortir, un jour, de nos exercices de piété, ainsi que et de nos textes grecs et latins. Le Premier Ministre nous a recommandé de savoir mettre Dieu au centre de tout ce que nous entreprenons, si nous voulons connaître la réussite. Il a, pour nous impressionner, dit ça en Latin : « Nisi Dominus aedificaverit domum, in vanum laborant qui aedificant eam »… Pas besoin de traduction. Nous étions forts en Latin et avions tous compris ce qu’il venait de dire ; nous avons juste applaudi… Il y avait aussi le Sport. Martin était l’un de nos gardiens de but titulaires. Notre classe ne gagnait pas souvent ; mais, je suis certain que Martin faisait bien son travail et qu’il ne manquait pas de talent…

L’année scolaire 57/58 se termine en beauté : 100% au BEPC. Aucune surprise, en réalité… Comment imaginer, en effet, que les petits « savants » que nous étions devenus – nous traduisions déjà l’Anabase de Xénophon (Grec) et les Guerres Puniques de Tite-Live (Latin) – puissent encore faire une seule faute d’orthographe, dans une humble dictée proposée au BEPC… Après cela, de 1958 à 1962, ce sont les années de la « Grande Evasion »… Chacun a suivi le chemin de son destin : Ndzana Adalbert a tenu bon et est devenu prêtre, puis, évêque ; Henri Bata l’a suivi ; Obounou Dominique, Kamga Paul et Ondoa Lazare ont préféré, eux, la Médecine ; Jean-Paul Ekani a fait ses Sciences Economiques à H.E.C de Paris ; Belinga Gervais est devenu brasseur. Angoa Gilles s’est occupé du commerce Chine/Cameroun ; Pierre Nkou Ba’ana est devenu policier ; Jean Momo Mpijoué a revêtu la toge des magistrats… Mais, à cette époque, Martin Belinga a, lui, complètement disparu des radars, avant de réapparaître, de longues années plus tard, installé aux premières loges, au Ministère des Affaires Etrangères…

Entre temps, en classe de Seconde, en 1959, Martin nous avait joué un sacré tour, en faisant croire à tout le Séminaire que sa… maman était décédée. La Direction lui a donné les moyens et la permission d’aller enterrer Maman Eboutou, pendant que, dès le lendemain, tout le petit Séminaire, plein d’émoi, se mobilisait et organisait une messe de Requiem, la plus solennelle que l’on puisse imaginer. Avec catafalque, s’il vous plaît !… Trois jours plus tard, Martin est revenu. Un sourire resplendissant barrait son visage, jusqu’aux oreilles : Maman Eboutou se portait comme un charme et n’avait, depuis des années, connu aucune moindre maladie. Je n’ai jamais su de quelle ruse Martin s’est servi, pour faire avaler ce terrible mensonge au Père Bâtard (!), notre directeur, un homme sévère qui n’appréciait pas beaucoup de grosses blagues…

Pendant plus de trente ans, en redingote, les mains derrière le dos, Martin, devenu « Belinga Eboutou », a promené sa belle et grande (1,84 m) silhouette dans tous les palaces du monde. Il a connu toutes les gloires et tous les honneurs imaginables, aux côtés du Président Biya. Les Camerounais ont fini par le surnommer « le Deuxième Homme », tant sa présence rayonnait à la Présidence de la République. Avant Etoudi, cet élève docile auquel
M. Gabriel Happy, au Protocole, avait enseigné le « geste diplomatique », a d’abord effectué un passage réussi aux Nations Unies où il a représenté notre pays. Je garde, personnellement, un émouvant souvenir de cette époque. En effet, grâce à Martin, j’avais pu me rendre aux Etats-Unis et j’étais, là, présent, dans la salle de l’Assemblée Générale, quand la Presqu’Ile de Bakassi a été, officiellement, rétrocédée au Cameroun. Deux jours plus tôt, j’avais pris part aux travaux du Conseil de Sécurité, grâce au laissez-passer que Martin m’avait fait obtenir et où, à la place de « journaliste », il m’avait élevé au rang d’« Adviser ». Sacré Martin !…

Ici au pays, Martin et moi avions transformé notre ancienne camaraderie en une solide amitié. Malgré la grande modestie de ma demeure, il y venait souvent passer des soirées entières, sirotant de la bière et dégustant les plats les plus ordinaires. Sans que je le lui demande, il s’est imposé pour devenir le parrain de mon dernier garçon, Jean-Victor, dont il payait souvent les frais de scolarité au Collège Vogt. En cas de malheur, il savait apporter de l’aide à ma famille. Mais, même quand Martin était au sommet de sa gloire, j’évitais de mille manières de le « sucer ». Je n’ai jamais cherché à respirer le même air que lui. Bien des gens auraient voulu me voir plus souvent accroché à la sonnerie de sa résidence, pour demander argent ou toutes sortes d’interventions. Cela n’a jamais été le cas et je ne le regrette pas… Dans son Traité, De Amicitia, Cicéron assure que l’amitié véritable revêt une dimension beaucoup plus importante et nettement plus noble, qui ne se négocie pas à un tel bas prix. Et, précisément, Martin était mon véritable ami…

Depuis quelques années déjà, les rumeurs les plus folles ont éclaboussé gravement Martin ; elles l’accablaient de manière impitoyable ; elles l’accusaient de tous les crimes de la terre ; elles lui imputaient tous les assassinats les plus crapuleux… J’ai trouvé tout cela injuste et j’en ai beaucoup souffert. Je n’en croyais pas un mot. Pour m’en consoler, je me disais que la hauteur sociale que Martin a atteinte a forcément suscité chez la plupart des gens, y compris ceux-là mêmes qui mangeaient dans ses mains, autant d’envies que de jalousies. Comme toujours, ceux qui cherchent à prendre leur revanche n’hésitent pas longtemps à emprunter la voie facile de la calomnie… Bien entendu, il ne s’agit pas de canoniser Belinga Eboutou. Il n’est pas du tout exclu que les ovations que les foules lui criaient, quand il était là-haut, aient pu le pousser à s’écarter de plus en plus de la pratique élémentaire de la Vertu.

Bénéficiant de la totale confiance du Prince, Martin a pu user et abuser de l’immense pouvoir qu’il détenait et gérait presque à sa guise. Même quand il croyait bien faire, il a pu poser des actes équivoques dont les conséquences furent désastreuses… Mais, de là à me faire avaler que mon ancien camarade d’il y a plus soixante ans, si gentil et si sympathique, soit subitement devenu, selon la rumeur, ce monstre sans foi, ni loi, qui écrasait tout sur son passage, qui foulait aux pieds toutes les Lois et qui n’avait plus le moindre respect pour la personne humaine… c’est, pour moi, un impossible Rubicon que je ne pourrai jamais franchir. Il y a, m’a-t-on appris, une forme de respect absolu que l’on doit témoigner à la mémoire impérissable d’un ami véritable…

Patrice Etoundi Mballa

Opinion

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