Si le coronavirus entre chez le citoyen lambda ce soir, inutile de dire que toute sa maisonnée en périrait. A 80% au moins, les maisons camerounaises sont faites de telle sorte que les mesures de prévention actuellement édictées ne peuvent rien y sauver. Pour faire simple, le père partage toujours sa chambre avec la mère, parfois le dernier-né, qui n’est chassé qu’avec l’arrivée d’un nouveau bébé. Dans les chambres restantes, les enfants, leurs cousins et parfois des voisins dorment dans une fusion sans genre. Ceux qui ont des lits à étage envoient les garçons en haut, pour éviter aux filles des escalades nocturnes.

Mais parfois les enfants, surtout les tout petits, n’intègrent pas ces normes adultes et dorment comme ils veulent, là où le sommeil les trouve. Dans cette promiscuité, les masques de protection ou les gels et autres solutions hydro-alcooliques relèvent du grand luxe. Si le coronavirus entre dans telle maison, personne ne va échapper. Inutile d’interroger les fréquentations diurnes de ce petit monde : il y a toujours quelqu’un qui malgré tout ne pouvait pas manquer l’office à l’Eglise, un autre qui est allé compléter sa ration alimentaire aux funérailles du quartier, le petit débrouillard qui a porté le sac d’un vieux papa pour aller l’accompagner, etc.

Pour qui comprend ce que les
physiciens appellent l’effet-papillon, le virus n’est pas à un mètre et demi. En 1947, Albert Camus, né en 1913 à Constantine et mort précocement à Paris en 1960, publie un roman intitulé La Peste. L’auteur français y raconte les affres d’une épidémie de peste qui ravage la ville d’Oran. Des rats meurent au point où le ramassage des cadavres dépasse les capacités des services d’hygiène. Puis c’est le tour des habitants de la ville. Le niveau de contamination est si élevé qu’on ne compte plus les morts.

La ville est mise en quarantaine, coupée du reste du pays, comme on hésite à le faire chez nous. La vie des habitants est boule versée : on n’entre plus et on ne sort surtout pas. Les citadins doivent adopter de nouvelles habitudes : on ne se salue plus, on ne fait plus les affaires, finie la vacation au bureau, la balade à la plage ou le partage du thé entre bons amis… Des gens célèbres meurent atrocement. Quelques malins comme Cottard en profitent pour s’en mettre plein les poches, le prêtre pour convertir des âmes pécheresses, le journaliste Rambert pour briller, etc.

La peste, comme aujourd’hui, cette maladie venue d’Orient, installe la peur. Personne n’a la certitude d’échapper à la peste ou de ne pas voir les siens en mourir. Car, à Oran, malgré toutes les mesures d’isolement, tout le monde peut être contaminé à tout moment, donc… mourir. « Dans notre petite ville, on s’ennuie et on s’y applique à prendre des habitudes. Nos concitoyens travaillent beaucoup, mais toujours pour s’enrichir. Ils s’intéressent surtout au commerce et s’occupent d’abord, selon leur expression, à faire des affaires ». En sommes-nous si éloignés ? La lecture de cet autre extrait ferait du bien à un illustre parlementaire de chez nous : « Chacun porte en soi la peste, parce que personne au monde n’en est indemne. L’honnête homme, celui qui n’infecte presque personne, c’est celui qui a le moins de distraction possible. Et il en faut de l’attention et de la volonté pour ne point être distrait ! ».

Dans ces moments de vulnérabilité, l’amour et même l’amitié s’évaporent, pour céder alors place aux valeurs humanistes. « Du point de vue compagner, etc. Par Franklin Kamtche supérieur de la peste, tout le monde, depuis le directeur jusqu’au dernier détenu, était condamné et, pour la première fois peut-être, il régnait dans la prison une justice absolue ». Depuis la découverte des premiers cas de Covid-19 au Cameroun, on parle de confinement et chacun pense désormais à sa propre mort. A sauver sa tête.

Même si on parle d’un pays sans eau, à des hommes qui ont le goût du risque, à « un pays où on demande aux gens de rester chez eux et tout le monde sort pour voir si tout le monde est à la maison ». Il y a quasiment un siècle, au détour d’une tirade, Albert Camus nous avertissait : « Un homme en proie à une grande maladie, ou à une angoisse profonde, est dispensé du même coup de toutes les autres maladies ou angoisses. On ne peut pas cumuler les maladies. (…) Du reste, ça va encore plus loin, parce que vous n’avez jamais vu un cancéreux mourir d’un accident d’automobile ».

Par Franklin Kamtche

Chronique

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *