André Téné : Testament d’un condamné à mort

Chers frères et sœurs en Christ, Chers anciens collègues des lycées de Batouri, Wum, Doukoula et de Mbouda.

Chers amis politiques, Mes enfants chéris,
Arrêtés le 26 janvier 2019 à la suite de la marche pacifique organisée par le MRC à Dschang, à Bafang, à Bafoussam, à Bangangté et à Douala, mes amis politiques et moi avons entamé le 27 juillet dernier notre 7ème mois de détention à la Prison Centrale de Yaoundé.
C’est grâce à vos multiples soutiens que j’ai pu jusqu’ici tenir le coup. Je vous en remercie. Mais je remercie particulièrement ces jeunes Camerounais que j’ai eu la grâce de rencontrer et d’enseigner dans des Lycées. Je les appelle avec plaisir «mes amis.»

Chers amis,
Je vous ai donné ce que j’avais de meilleur en moi, mais pas ce qu’il y a de meilleur. Je vous sais gré d’en être reconnaissants, vous qui de tous les coins du monde m’avez apporté votre soutien, manifesté à travers les réseaux sociaux votre sympathie, vous qui avez envoyé une délégation de deux personnes me rendre visite ici en prison.
Votre mobilisation tout au long des six mois que j’ai déjà passés ici en prison m’a fait comprendre (si je ne l’avais pas encore compris), que l’enseignement est le plus noble des métiers. A travers vos faits et gestes, j’ai compris que mon image restera gravée dans vos esprits même après ma mort. Gardez de moi l’image d’un homme qui, toute sa vie durant, a éprouvé le sentiment de la honte du juste, celle que ce dernier éprouve devant la faute de l’autre. J’ai toujours eu honte de l’inhumanité de ceux qui nous gouvernent. Je souhaite que vous héritiez de moi ce sentiment de honte du juste qui seul est capable de nourrir en nous le rêve d’un monde plus humain.
Y a-t-il un mot plus fort que le merci? C’est celui-là que je donnerais à mon épouse.

Chère épouse,
Tout au long de ma vie de résistant, j’ai compris qu’une femme peut faire et défaire la vie d’un homme. Aurais-je tenu le coup si tu n’avais pas été là pour m’apporter ton son tien ? Non seulement, même dans le manque tu es restée digne pendant ces longues années mais encore tu as communique cette dignité à nos enfants.
Merci à toi qui a été la première personne à nous rendre visite au GMI, la seule des visiteurs(euses) à avoir vu le bâtiment où nous étions enfermés Après toi, tout le monde était reçu plus loin devant le bâtiment administratif.
Souviens-toi toujours que tu as reçu de moi plus que je ne t’ai donné.
Tu es restée digne parce que tu savais que la faut revenait aux autres et non pas nécessairement à moi. Souviens-toi de cette matinée d’un jour du mois de novembre 1996. Assis à mon bureau, je corrigeais les copies d’un devoir de philosophie à remettre à 10H aux élèves de Terminale C du lycée de Mbouda quand un communiqué radio fut diffusé qui me demandait de « rejoindre rapidement mon poste de travail où je suis absent depuis 15 jours sans quoi je serai…. »
Le Délégué départemental des enseignements secondaires de l’époque, aujourd’hui « grand homme politique » dans les Bamboutous, voulait des preuves pour la suspension de mon salaire.

Il les obtint et mon salaire fut suspendu pour absences irrégulières alors que j’étais bien en poste. Ne pense pas que depuis 1996, les choses ont changé dans notre pays. Au contraire. Le mensonge, l’arbitraire et une répression sauvage continuent leur œuvre de deshumanisation des populations.
Les détenus que nous avons rencontrés ici étaient prévenus de ce que nous étions les casseurs des ambassades du Cameroun à Paris et à Bonn. A leurs yeux, nous avions été arrêtés dans ces villes par les agents de l’état Camerounais qui nous avaient contraints à rentrer au bercail pour y être jugés.
Bien que je n’eusse jamais été à Paris, un ministre de la République avait présenté sur les chaines des télévisions, la liste des noms des casseurs de Paris qui n’était autre que celle des personnes arrêtées a Bafoussam, puis déportées a Yaoundé.

Il voulait des preuves de notre culpabilité, il voulait des pièces pour nos dossiers.
Je me suis toujours demandé comment l’homme peut apprendre dans les écoles ce que c’est que la vérité et vivre du mensonge. A quoi servent les connaissances que nous acquérons dans les écoles si elles ne font pas de nous des gens qui sont la vérité et non ceux qui ont la vérité
? On est la vérité comme on est noir ou blanc. Vous ne pouvez pas laisser la couleur de votre peau à la maison et aller vous promener. Mais on a la vérité comme on a une chemise, une chaussure.On peut marcher sans elles.
Que doivent penser nos enfants de ces parents qui mêmes Ministres, et au nom du pouvoir, ont fait du mensonge la règle de conduite? Que doivent-ils penser d’eux lorsqu’on sait que « l’exemple vient d’en haut » ?
En 1996, c’est un délégué départemental qui mentait. En 2019, c’est un Ministre qui le fait. Pouvons-nous vraiment penser que nous allons de l’avant ? Peut-on, au nom du pouvoir, se permettre de détruire tant de générations d’hommes ? Mes enfants et ceux que j’enseignais en 1996 savaient que je n’avais pas été absent du lycée pendant 15jours. Aujourd’hui, ils savent que je n’ai jamais été à Paris.

Mes enfants chéris,
Si la mort m’enlève à votre affection dans cette prison, que cet amour de la justice et de la vérité soit votre partage .Souvenez-vous de ces jours où privés de salaire, donc de nourriture, nous n’avions pas à manger. Alors que vous pensiez que je vous avais sacrifiés, je vous dis « Si la guerre avait éclaté dans ce pays, certains enfants auraient perdu tous leurs parents. Si votre père ne perd que le salaire, ce n’est pas très grave. Tenez bon. » Vous m’aviez compris, comme toujours. Vous avez tenu bon. Je vous en remercie.
Quand j’ai vu l’une d’entre vous marcher dans les rues de Londres avec d’autres Camerounais pour exiger le statut d’êtres humains pour les compatriotes, restés au bercail, j’ai été fier d’elle, de vous: comme toujours. Dites-vous que les grandes œuvres ne sont pas nécessairement celles d’une seule génération d’hommes. Dites-vous aussi que dans le combat que nous menons, la durée compte moins que les résultats obtenus.

Ne travaillez pas seulement pour gagner de l’argent, mais plutôt gagnez de l’argent pour travailler. Si gagner de l’argent, beaucoup d’argent, c’est le but de la vie, on peut tuer son semblable, mentir, l’envoyer en prison sans raison pour en gagner. Peut-on dans ces conditions s’étonner de voir que tout est sens dessus-dessous dans notre pays et que la paix s’en est allée.
On parle beaucoup de paix dans notre pays. Mais, il n’y a pas de paix possible sans la justice, cette justice dont nous avons besoin si nous voulons que nos vies aient un sens. Malgré la multiplicité des palais de justice dans le monde, on parle de la justice, au singulier. Cela veut dire qu’il n y a pas une justice pour les mauvais, une autre pour les bons, une justice pour les anglophones, une justice pour les francophones. C’est cette justice qui est la condition de la paix au Cameroun et partout dans le monde.
Chers ami(es)

Très chère épouse Mes enfants chéris,
Si demain ou après-demain je ne suis plus avec vous, pensez aux bonnes œuvres que nous avons réalisées ensemble. Ne vous encombrez pas l’esprit de la représentation de ce que nous avions en projet. J’étais prêt à mourir fusillé sur la place publique après le jugement du Tribunal Militaire qui certainement nous condamnera à vie ou à mort. Mais les évènements de la nuit du 22 juillet à la Prison Centrale de Yaoundé où je suis sont venus changer la donne.
Malade depuis deux jours et interné à l’infirmerie de la prison, j’ai frôlé la mort cette nuitlà. Depuis 19heures, nous entendions des bruits et les cris des manifestants qui, au dehors couraient dans tous les sens. Ces bruits avaient provoqué chez les malades déjà fragilisés une peur indescriptible.

Celle-ci s’accrut lorsque nous entendîmes les manifestants défoncer la porte du bureau du médecin qui jouxtait notre salle. Un coup de feu se fit entendre .La balle, nous dit-on de l’extérieur, était allée percer le mur de la véranda du quartier 14 situé en face de l’infirmerie. L’incendie du bureau du médecin dégagea une fumée qui vint envahir la salle des malades, notre salle. Pour disperser les manifestants, les policiers et les gendarmes déjà présents sur les lieux lancèrent du gaz lacrymogène dans toute la prison. Etouffés par ce gaz, certains manifestants cherchèrent à trouver refuge chez les malades. «Ouvrez, ouvrez», criaient-ils en tapant de toute leur force sur les battants de la porte. Ignoraient-ils que se trompant de site et de cible, le gaz, malgré l’étroitesse de la fenêtre avait aussi réussi à envahir la salle et que les deux corps s’y discutaient l’espace? Comme si chaque occupant avait soudain oublié sa maladie, les malades se levèrent chacun de son lit à la recherche d’une oasis.

Mais l’oasis n’existait pas .Aussi, tout le monde suffoquait-il dans cette salle noire de fumée et de gaz. J’éprouvais sur tout mon corps, et particulièrement sur mon visage et à la gorge, une sensation de brûlure. Ce soir là, je compris que la mort ne nous effraie que lorsque nous avons la possibilité de l’éviter. Elle était là, proche et banale. Mais bien qu’elle fût là, je sentis la force de l’amour m’étreindre et me donner l’occasion de penser à vous tous que je voulais aimer pour la dernière fois. Oui, c’est au moment où j’eus l’impression que vous étiez tous là pour me dire de ne pas mourir, parce que j’avais encore besoin de votre amour que j’entendis le grincement de la porte. L’«aide malade » que nous appelons « fils » était en train d’ouvrir la porte fermée de l’extérieur comme d’habitude depuis 19 heures. Une fois la porte ouverte, de l’air entra et chassa progressivement le gaz et la fumée. Nous pouvions enfin respirer de l’air impur fait du mélange de fumée et de gaz. Je revenais de loin. Mais pour combien de temps?

Tel que je souffre des effets de ce gaz depuis cette nuit fatidique, il est possible qu’ils finissent par avoir le dessus sur ma santé, donc sur ma vie. Qu’on le veuille donc ou non, je suis un condamné à mort. Cela se comprend. Si je ne suis pas le plus âgé du pénitencier, je suis tout de même l’un des doyens. Ici, certains m’appellent « patriarche », d’autres « doyen.» Je l’accepte avec plaisir .N’est-il pas intéressant de voir que dans la lutte pour la libération du Cameroun, les jeunes et les vieux se tiennent par la main, endurent les mêmes peines pour, le moment venu, et s’il plait à Dieu, savourer les mêmes joies ?
Mais si je dois mourir des effets de ce gaz dans cette prison ou ailleurs, je le ferai le sourire aux lèvres .Si je dois être fusillé sur la place publique, j’irai à la potence les yeux ouverts. Eneffet, c’est au champ de bataille que j’aurai eu l’opportunité de passer le témoin à une nouvelle génération de défenseurs des droits de l’homme, donc de la justice.

Nous avons parmi nous les «Déportés» du 26/01/019, un jeune du nom de SOH Joseph qui ne cesse de me dire :
«père, lorsqu’à la marche du 04 novembre 2018 à Bafoussam, je vous ai vu monter vousmême, et sans résistance dans le camion de la police pour la P.J, j’ai eu honte de ma jeunesse. Aussi, avais-je décidé de participer aux prochaines marches dont celle du 26/01/019 à cause de laquelle nous sommes ici en prison.»
Comme le personnage de Molière qui faisait la prose sans le savoir, ce jeune suit sans le savoir la recommandation du plus grand savant du siècle dernier. Riche des expériences tirées de la Deuxième Guerre Mondiale, Albert EINSTEIN disait:« L’être humain ne peut se contenter d’attendre et de critiquer. Il doit se battre pour cette cause autant qu’il le peut … » Pour se battre comme il le peut, le MRC, comme Jésus, comme GANDHI, comme Martin Luther KING a choisi pour méthode de lutte la non-violence. .Celle-ci exige de ses adeptes qu’au cours des combats, ils ne posent aucun acte susceptible de porter atteinte a l’intégrité physique et/ou morale de l’adversaire.

C’est pourquoi j’avais accepté de marcher, moi à qui le philosophe Allemand Emmanuel KANT a enseigné d’agir toujours de manière à considé rer la personne humaine qui est en moi et en autrui toujours comme une fin mais jamais comme un moyen, c’est-à-dire de ne pas faire à l’autre ce que je ne voudrais pas qu’on me fît. Vous ne pouvez accepter de torturer, d’humilier ou d’assassiner un homme que si vous êtes convaincu qu’il ya au-dessus de lui une valeur ou quelque chose d’autre dont il serait un simple moyen. Mais quelle serait cette valeur, quel serait ce quelque chose, quelle serait cette fin pour laquelle l’homme ne serait qu’un moyen ?Le pouvoir ?La puissance ? De l’argent ? Sans doute. Mais ce n’est pas là le point de vue des chantres de la non-violence, dont le Professeur Maurice KAMTO et le
MRC.
Aussi, pour entamer sa marche de 300km qui le conduisit de ASHRAM à BAMBI en Inde, Gandhi prit soin de dire à ses adeptes : « Si l’on vous frappe, ne rendez pas les coups; même si l’on vous tire dessus, ne tirez pas en représailles. Si l’on vous injurie, ne répliquez pas par des injures. Continuez simplement d’avancer. Il se peut que certains d’entre vous soient jetés en prison avant d’arriver au bout, mais continuons simplement d’avancer. »
Pour mieux comprendre la résistance non violente, suivons la définition que le pasteur Martin Luther KING en donne
« La véritable résistance non violente n’est pas une soumission irréaliste à la puissance du mal.C’est au contraire un affrontement courageux avec le mal grâce au pouvoir de l’amour avec la conviction que mieux vaut être l’objet de la violence plus tôt que son auteur….»
Ceci étant, le Professeur Maurice KAMTO et le MRC ne sont pas les pionniers de la non-violence. Ils n’en sont pas les inventeurs.
Grâce à cette méthode de lutte, Gandhi vainquit les Britanniques en Inde. Grâce à elle aussi, le Pasteur Martin Luther KING vint à bout des ségrégationnistes blancs d’Amérique du Sud.

Bien que le rapport entre les anglais et Gandhi fût celui entre David et Goliath, ils Le laissaient marcher : pacifiquement. Bien que Paris soit plus équipée que Yaoundé en ces armes que la France fabrique d’ailleurs, le Président Français n’a pas cru nécessaire de s’en servir pour traquer les gilets jaunes qui troublaient l’ordre public à Paris.
A Douala, les forces de l’ordre peuvent tirer dans la jambe d’un homme et même d’une femme qui ont voulu marcher pour exiger que les camerounais soient considérés comme des êtres humains par leurs gouvernants. A Yaoundé, on peut torturer les leaders politiques, les emprisonner, se servir des drones pour repérer et traquer les potentiels marcheurs qui veulent faire comme les Indiens d’il y a bientôt un siècle. Comment expliquer cela sinon que le Cameroun, c’est le Cameroun, c’est-à-dire un pays dont les dirigeants empêchent le peuple d’entrer dans le train de l’histoire, de subir au même titre que les autres peuples du monde les mutations sans lesquelles le progrès du genre humain ne serait pas possible.

Autrefois ces mutations s’opéraient après des millions d’années. Il en a fallu pour qu’on passât de l’âge de la pierre taillée à celui de la pierre polie. Puis un ou deux siècles ont suffi pour que des mutations aient lieu en Europe.En France, on a parlé du « Siècle des lumières » et non plus de l’âge des lumières.
Aujourd’hui 5 à 10 ans suffisent pour que l’humanité passe d’une époque à l’autre.Pour nous en convaincre, pensons aux mutations que nos structures mentales ont subi avec l’avènement de la téléphonie mobile depuis les années 2000. Ces mutations ne devraient épargner aucun domaine de notre vie.
Malheureusement au Cameroun, tout est fait, sinon pour maintenir le peuple sur place, du moins pour le faire reculer. Dans le camion qui nous a déportes la nuit du 28 janvier 2019 pour Yaoundé, des femmes ont uriné dans des boîtes de conserve devant nous les hommes. Depuis deux jours que nous partagions avec elles la cellule infecte de la P.J. de Bafoussam, leur intimité s’était enfuie, la nôtre aussi. Cette nuit-là, et tout au long du voyage, j’avais pensé au fameux « Train de la mort » dont le souvenir nous fait revivre les moments sombres de notre histoire, de l’histoire du Cameroun.
Pendant les années de lutte pour l’indépendance du Cameroun, des nationalistes arrêtés à Douala par le pourvoir néocolonial, moururent aphasies dans un train qui les amenait à Yaoundé.

Si Bafoussam était relié à Yaoundé par un chemin de fer, nul doute que nous aurions subi le même sort le 28/01/2019 que ces nationalistes des années 1960.
Aujourd’hui, chaque pays est une espèce de gare ferroviaire où des trains de l’histoire passent chaque jour, chaque mois, chaque année pour embarquer les citoyens qui sont prêts pour le village planétaire, ce grand village où il n’existe pas de barrière entre les pays, moins encore entre les ethnies dont les membres constituent la population. A la différence des hommes dont seul l’arbitraire peut justifier les actions, les habitants de ce village sont des êtres humains qui se laissent guider par la vérité et qui ont les sens de la justice.

Si prisonnier de la peur de voir votre salaire suspendu, de vous voir servir un faux redressement fiscal, de finir votre carrière sans avoir atteint le grade « hors hiérarchie » et même de mourir, vous allez vous coucher dans une porcherie boueuse avec les porcs, vous n’êtes qu’un homme. Si, armé du courage comme ceux qui se croient plus forts que nous, vous torturez, humiliez, assassinez vos semblables, vous êtes pires que ces prisonniers de la peur. Non seulement il vaut mieux être victime qu’auteur de l’injustice, mais encore vous êtes hors sujet. Nous sommes tous des condamnés à mort qui, assis sur le banc des accusés attendons chacun son tour. L’ordre de passage importe peu.

Des hommes qui, tout puissants hier ont fait emprisonner (peut-être sans raison) leurs collaborateurs ont fini aussi par les rencontrer ici en prison. Comme cela doit être difficile de les regarder dans les yeux! Que je meurs fusillé ou victime des effets du gaz lacrymogène, ne te gêne pas, toi qui m’as envoyé en prison à cause d’une marche pacifique. Je t’accueillerai les bras ouverts dans le royaume des morts. Si je n’appartiens pas à cette catégorie de personnes qui ne savent pas haïr, je fais partie tout au moins de ceux qui ne veulent pas le faire. Je veux qu’on retienne de moi que, quoi que dans l’ombre, je me suis battu toute ma vie pour être de ces êtres humains qui cherchent à faire que malgré le stress, nous passions autant de temps que possible sur le banc des accusés afin d’avoir la possibilité de repousser aussi loin que possible les frontières de la misère. Les citoyens du village planétaire, ces êtres humains n’ont, en dehors de leur intimité, rien à cacher. Aussi, les barrières autours des maisons sont-elles contre les animaux et non contre les hommes. C’est pour éviter les chiens qui, enragés peuvent parfois quitter leur hutte pour se retrouver dans la rue qu’elles sont construites.

Dans les dictatures, tout le monde est joueur. Mais n’y a pas d’équipes et chacun a son filet où il entend marquer ses buts ? Marquer le but pour le Magistrat par exemple, c’est atteindre le grade de « Magistrat hors hiérarchie », même si les prisons sont pleines d’innocents. L’absence d’équipe ici n’est pas un fait du hasard. C’est la manifestation d’une volonté politique.
Assis le dos tourné à la gare et ivres des délices du pouvoir, les dictateurs n’entendent pas le sifflement du train, surtout qu’ils veillent à ce que les lignes de démarcation entre les différentes ethnies dont les membres sont assis en face d’eux soient respectées. Les murs des barrières entre les ethnies sont d’autant plus épais que le chef de gare et ses « intellectuels » les renforcent chaque jour davantage. Ces derniers dont la conscience s’arrête aux frontières de l’ethnie développent des théories qui leurs permettent, sinon de maintenir chaque ethnie a sa place, du moins de l’opposer aux autres. Ce qui les préoccupe au plus haut point, c’est d’aider le chef de gare à se maintenir à son poste.

Ces murs entre les ethnies sont aussi épais que ceux entre les maisons. Ils protègent des hommes et non des animaux. L’obsession des barrières entre les hommes, les groupes sociaux, et mêmes les pays est telle qu’elle fausse la perception de la notion de souveraineté qu’on considère ici comme quelque chose d’illimité, d’absolu.
Pendant que chacun s’occupe de marquer le but dans son filet à lui, des trains passent et repassent. Leurs occupants regardent, ébahis, le chef de gare, « ses intellectuels » et leurs populations qui semblent tout ignorer de l’existence du village planétaire. Il arrive à certains occupants d’interpeller le chef de gare afin qu’il se retourne pour le regarder. Ces appels dans les dictatures ne sont jamais entendus par «ces hommes politiques sans aucun scrupule, sans aucun sens des responsabilités dont dépend semble-t-il, le sort des nations.»

Dans les régimes démocratiques, la position des dirigeants par rapport à leur peuple est différente. Assis ou début au milieu de ce peuple, ils définissent, avec lui doucement, mais patiemment, les conditions d’accès au train. Ils sont aidés en cela par des intellectuels dont la conscience a dépassé les frontières du village, de l’ethnie pour s’élever au niveau de l’universel. Grâce à leur intelligence, à cette conscience universelle, ils ont une représentation du village planétaire qui accueille chaque jour des millions de citoyens du monde entier.

Occupés donc à voir ce qu’il faut faire pour que tout le monde monte dans le train sans retard, le président et ses intellectuels n’ont pas de temps à consacrer aux ethnies. Celles-ci n’existent plus. Pendant des décennies, les gouvernants ont travaillé à détruire les barrières entre elles, leur permettant ainsi de fondre les unes dans les autres. Comme le disait SAMUEL KAME dans sa lettre du 14 décembre 1994 au président PAUL BIYA : « La constitution d’une nation n’a jamais signifié disparition des tribus, mais au contraire leur fusion, leur mariage. »
Grace à cette fusion, les gouvernants peuvent définir une vision partagée de la société qui fait de chaque citoyen un joueur. Dans les sociétés démocratiques donc, chacun est conscient de son appartenance à cette unique équipe dont tout le monde est joueur. Chacun connait l’unique filet où il faut marquer le but pour qu’il soit validé.

Le souci permanent des gouvernants ici consiste à définir les conditions d’accès au train. Aussi, sont-ils à l’affût des nouvelles contraintes susceptibles d’entraver l’embarquement des populations par le train. Dans la mesure où ces populations savent qu’elles ne seront pas les seuls occupants du train, la souveraineté chez elles est une notion relative. Comment peuvent-elles songer à une souveraineté illimitée quand elles savent qu’en cas d’agression par le voisin, elles ont recours à la justice internationale pour recouvrer l’intégrité de leur territoire. Non. « La souveraineté illimitée des différents états et la sécurité en cas d’agression sont des propositions inconciliables, malgré tous les sophismes » (ALBERT EINSTEIN).

Tout ceci n’est possible que parce que ces gouvernants ont franchi la ligne qui sépare les hommes des êtres humains. Aucun combat de l’homme n’a de sens s’il ne vise la conquête de l’humanité de l’homme, s’il ne cherche à l’amener à franchir la ligne qui sépare l’homme tout court de l’être humain. Aucun pouvoir, fût-il politique n’a de sens s’il ne permet à l’homme de grandir dans les valeurs de justice, de vérité, du bien et du beau qui seules justifient et fondent nos vies. Des voix se sont élevées depuis la nuit des temps pour le dire. Mais prisonniers du pouvoir de l’argent, de la puissance, de la gloire et des honneurs, ceux qui tiennent entre leurs mains la destinée des nations sont restés sourds.

Les gouvernants du Cameroun souffrent de cette surdité : non seulement ils n’entendent pas le sifflement du train, mais encore ils refusent de se retourner pour le voir passer. Dans ces conditions, si je suis de ceux qui se battent pour que les choses changent dans ce pays, c’est bien par amour pour ses dirigeants, eux qui ignorent tout des délices du village planétaire. Le sentiment d’amour que nous avons pour ce pays qui a besoin, pour sa construction de tous ses fils, y compris de ceux qui nous torturent et nous humilient en permanence, nous permet de nous mettre au-dessus de la haine et du mensonge dont ils nous accablent. Nous voulons qu’ils passent du simple statut d’homme à celui d’êtres humains. Nous sommes sûrs qu’une fois au pouvoir, nous réussirons à les amener à se retourner pour voir le train passer et regretter le temps perdu. C’est pourquoi nous pensons qu’un jour arrivera où ils présenteront leurs excuses au peuple Camerounais et qu’ils nous féliciteront, nous qui leur aurons donné l’occasion d’entendre le sifflement du train qui, chaque jour, chaque mois, file vers le village planétaire qui à besoin de tout le monde.

*Détenu politique

Opinion, Une

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