Annulation de la Can féminine 2020 : Des actrices réagissent

“La Caf n’a pas de plan pour le football féminin”
Christelle Wandji, journaliste de sports
Reconnaissons que l’annulation de la compétition pour 2020 était évidente, compte tenu de la situation sanitaire qui prévaut actuellement. Organiser une Can en 2020, en novembre décembre, sans tours préliminaires, sans éliminatoires, sans pays hôte préalablement connu était quasi-impossible. Le problème se
pose au niveau de la reprogrammation annoncée pour 2022 (…) En ce qui concerne le Cameroun, trois années sans compétition de grande envergure en matière de football féminin, c’est désastreux. Certaines joueuses sont déjà vers la porte de la sortie. 2020, voire 2021 allait être pour elles un moyen dire au revoir à leur public. C’est aussi un gros manque à gagner pour ces joueuses professionnelles qui se surpassent en club dans l’espoir d’intégrer et représenter valablement leur pays. Oui, la Ligue des champions mettra en orbite les joueuses locales. La Caf n’a véritablement pas de plan pour le football féminin. Où était l’urgence de programmer la Ligue des champions en 2021 au point de botter en touche l’organisation d’une compétition majeure telle que la Can féminine. Si le football féminin a pris de l’ampleur en Afrique, c’est d’abord parce que les sélections nationales ont changé la donne. Pour toutes ces raisons, la Caf devrait revoir la programmation de la prochaine Can. De plus, pour une compétition qui se dispute tous les deux ans, ne pas avoir un pays organisateur alors qu’il y avait en ligne de mire le Nigeria et la Guinée équatoriale est un aveu d’échec pour la Caf.

“On espère que la Caf va se raviser”
Johanne Claude Elong Bebey, journaliste de sports

Si la véritable raison de l’annulation de la Can féminine de football repose sur le fait que le monde a été marqué par cette pandémie appelée Covid-19. Si les autres compétitions de la Caf ont connu des reports, on aurait également pu trouver une fenêtre pour permettre à ce que les filles retrouvent le chemin des stades dans le cadre de la Can de football féminin. Si par ailleurs, l’une des raisons est le fait d’avoir créé une Ligue des Champions féminin, il y a une incompréhension. La Champions League africaine engage des joueuses en club sur le plan national. Elle permet certes à chaque pays de mieux restructurer son championnat. Mais, elle ne saurait remplacer la Can féminine. On ne peut pas comprendre que si on parvient à instaurer une Coupe africaine des clubs, on ne peut pas trouver une fenêtre pour faire jouer une Can féminine, qui était prévue à l’avance. Peut-être que le pays organisateur, ni les dates n’étaient pas encore connus, mais on savait que la Can féminine allait se jouer. C’est à travers la Can féminine que certaines de nos icônes commencent à s’intégrer progressivement dans les championnats européens. Annuler une Can féminine handicape considérablement ces joueuses-là. Deux années de plus, c’est beaucoup pour les filles. La Can féminine était comme une place de marché. Et quand on vient l’annuler totalement, ce n’est pas pour aider ce football féminin-là. C’est une décision de la Caf. On espère que le même Comité exécutif, qui a pu avoir des fenêtres pour les autres compétitions, devra se raviser et trouver une solution pour le football féminin.

 » Triste pour cette annulation »
Nchout Njoya Ajara, attaquante des Lionnes

Cette annulation de la Can féminine 2020 de football n’est pas une bonne nouvelle pour le football féminin africain. On peut comprendre la difficulté pour la Caf à trouver un pays d’accueil pour cette compétition, on peut et on doit comprendre la situation sanitaire mondiale avec la COVID-19, mais je suis triste pour cette annulation. Je suis triste pour mes jeunes soeurs, dont cette Can devait être la première, mais également pour certaines footballeuses dont cette compétition devait être la dernière. La sélection camerounaise vient de rajeunir une partie de son effectif et cette CAN 2020 aurait été une belle occasion pour mes jeunes coéquipières d’acquérir de l’expérience.
Les sélections africaines iront aux Jeux olympiques de Tokyo 2021 avec comme dernière compétition majeure la Coupe du monde 2019 et comme match officiel Caf, les éliminatoires J.O de mars 2020. Cela réduit les chances de l’Afrique. Néanmoins, on continuera à se battre aux côtés de la Caf pour faire rayonner le football féminin africain.

“Je plaide pour que la Caf revoit sa décision”
Victorine Fomum, entraîneur de football

Je suis une actrice majeure du sport et du football féminin. Au sujet de l’annulation de la Can féminine 2020 de football, les dames ont le droit de protester. Mais, pour le faire, il faut d’abord apprécier la Caf d’avoir pensé à la création de la Ligue des Champions féminine en Afrique. Depuis, les femmes se plaignaient de ne pas avoir une compétition africaine interclubs pour connaître le niveau réel de chaque pays. Mais, ce niveau doit être apprécié à travers les sélections nationales. Au cours d’une réunion de la Fifa Sepp Blatter, l’ancien président, avait dit : le football de demain sera féminin. Avec cette annulation de la Can féminine 2020, le niveau africain va régresser au niveau continental. Quand je regarde les Asisat Oshoala, les Aboudi Onguené, les Gatlana en Afrique du Sud ; je vois toutes ces stars qui montent en puissance, qui doivent préparer leur vie, leur avenir, leur mariage, leur accouchement. Annuler cette Can féminine est synonyme d’envoyer ces jeunes-là en retraite anticipée. La motivation d’une femme pour jouer au football n’est pas facile. La carrière d’une femme va généralement jusqu’à 30 ans. On pouvait reporter la Can féminine, comme on l’a fait pour les autres compétitions de la Caf. De plus, les femmes commencent à jouer au football tard. Il n’y a pas de compétition U17. Elles ne commencent qu’à jouer en élite. Je plaide pour que le Comité exécutif de la Caf revoit cette décision. Les stars comme Nchout Ajara rêvaient du ballon d’or ; elles vont devoir déchanter. La Can féminine reste le rassemblement de toutes les meilleures joueuses africaines, professionnelles comme amatrices. La Can féminine 2020 devait être l’occasion de voir de nouvelles nations émergentes du football féminin. J’espère que le président Ahmad et ses membres du Comex vont écouter la voix des mamans du monde et revenir sur leur décision.

“Les femmes se sentent marginalisées”
Frida Nolla, journaliste de sports

C’est une décision qui fait couler beaucoup d’encre et de salive. Les femmes se sentent marginalisées. Les actrices du football féminin se sentent un peu traitées comme le parent pauvre de cette discipline. Par contre les autres compétitions masculines n’ont pas été annulées, mais reportées. Pourquoi est-ce que c’est la Can féminine qui a été annulée ? C’est un problème sérieux La femme sent qu’elle est l’objet d’une certaine injustice. Lorsque vous écoutez l’explication qui a été donnée par le président de la Caf, elle ne tient pas la route. La pandémie du Civid-19 a touché beaucoup de pays dans le monde. En Europe par exemple, les compétitions des dames ont été reportées et pas annulées. Chez nous en Afrique, la Caf n’a même pas voulu réfléchir sur le positionnement de cette Can féminine ; choisissant de l’annuler. Ça touche au plus profond, la footballeuse et toutes les personnes qui participent au développement de ce football féminin. Je salue d’ailleurs l’initiative prise par l’Association des anciennes Lionnes Indomptables, qui a engagé une pétition, pour pouvoir dénoncer cette injustice, cette décision qui a été prise à la hâte. Une pétition mise sur pied par Dorette Elangue, qui a déjà rassemblé plus de 5.500 signatures. Avec cela, elle va devoir faire une requête au niveau de la Caf. Les femmes se sentent lésées.

“Un impact négatif sur le foot féminin”
Job Rita Messi, entraîneur de football)

Je crois que disputer une Can féminine après trois ans, n’est pas bien. Cette décision va avoir un impact négatif sur le plan de l’organisation de ce football, au niveau des clubs et sur la qualité individuelle des joueuses. La Can est souvent ce forum, une occasion où les agents de joueurs viennent prospecter. Ce qui est dommage, c’est que nous-mêmes en tant qu’Africains, nous n’arrivons pas à prendre notre destin en main. Il y a une Commission au sein de la Caf qui est chargée d’y réfléchir. Je pense que dans cette annulation de la Can féminine, la Fifa y est pour quelque chose. Quand la Fifa modifie ses calendriers elle a toujours un penchant pour les pays européens. Or, nous, au niveau de l’Afrique, devrions aussi faire pression. On a pourtant près de 54 pays en Afrique, c’est-à-dire un poids important au niveau de la Fifa. Mais, où sont les nôtres quand les décisions sont prises ? Je crois qu’il est temps, avec ce mouvement qu’il y a eu, que nous essayions de nous positionner. Mais, les nôtres sont absents. Ceux qui occupent de bons postes là-bas sont où quand on décide ? On risque de voir partir une génération de joueuses.

“Reporter cette Can au lieu de l’annuler”
Valentine Nguelé, ancienne Lionne

C’est une décision difficile à accepter. Mais compte tenu de la pandémie du Covid-19 qui continue de secouer le monde entier, cette décision peut se justifier. Sauf que c’est finalement une décision lourde de conséquences, surtout pour les pays africains qui étaient en nette progression, en football féminin au cours de cette décennie. La Can féminine reste la seule et plus grande compétition de football féminin dans notre continent. Attendre quatre ans entre deux Can va être très lourd pour les athlètes que sont les joueuses et même les fédérations qui attendaient cette Can féminine. Beaucoup de pays africains se sont investis dans ce football féminin. On ne parle plus seulement du quatuor Cameroun, Nigeria, Afrique du Sud, Ghana. Il y a d’autres pays qui émergent comme la Zambie, le Mali, la Côte d’Ivoire et bien d’autres. De plus, la plupart des pays africains sont en phase de transition avec leur équipe nationale. Cette période morte risquerait de mettre un terme à la carrière de beaucoup de footballeuses, qui avaient encore beaucoup à donner. On aurait pu reporter cette Can au lieu de l’annuler, comme ça été le cas pour la Can masculine. Les dames ont l’impression d’être marginalisées.

« L’Afrique rétrograde »
Yvonne Patrice Leuko Chibosso, défenseuse des Lionnes

Pour ce qui concerne l’annulation de la Can, l’effet covid 19 est là; c’est une évidence mais est-ce une raison suffisante pour annuler la Can féminine 2020 ? Non! Au moment ou tous les autres continents mettent un accent pour développer le football féminin, l’Afrique rétrograde. Je pense qu’il aurait été normal de reporter la Can féminine comme toutes les autres compétitions qui étaient à l’ordre du jour de la réunion du Comité exécutif de la Caf. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est du sexisme. Mais, nous ne sommes pas loin de cette image. En raison des résultats des pays africains à deux dernières éditions de la Coupe du monde (deux pays en huitième de finales) les instances de la Caf devraient miser sur le football féminin. La Can n’est pas juste un moment de compétition, mais c’est aussi une vitrine pour promouvoir l’image de la femme, de lutter contre les inégalités, de lutter contre l’exclusion de la femme sans notre société… Annuler la Can féminine, c’est accepter tous ses stéréotypes-là. Je suis convaincue et certaine que les instances du football africain sont au contraire là pour lutter contre ces stéréotypes. La Can n’est pas juste une compétition; c’est la vitrine de la femme sportive africaine.

Propos recueillis par A.

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