I- Introduction
Après presque 40 ans de discussions et hésitations, le projet de monnaie unique au sein des pays de la CEDEAO entendu Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest pourrait finalement voir le jour, et ce, dès 2020. Réunis à Abuja – Nigeria le 29 juin dernier pour son 55e sommet les chefs d’états et de gouvernement de l’organisation ouest-africaine se sont finalement accordés sur le nom que portera la future devise. Et parmi les trois propositions initiales qui sont Afri ; Kola et Eco, c’est le dernier qui a obtenu les faveurs de la majorité.
Il revient de noter que des 15 pays d’Afrique de l’Ouest regroupés au sein de la CEDEAO et appeler à utiliser cette nouvelle monnaie unique, 8 d’entre eux ont déjà en commun une monnaie unique appelée Franc CFA et sont regroupés au sein d’une communauté monétaire appelée UEMOA (Union Économique et Monétaire ouest-africain). Il convient de rappeler aussi que l’espace CEMAC (Communauté Économique et Monétaire d’Afrique Centrale) est partie intégrante de cette zone franc avec aussi le Franc CFA comme monnaie unique. De ce point de vue, si la marche vers la monnaie unique de la CEDEAO est pour certaines voix un acquis, nombreux sont ceux qui dans les milieux financiers s’inquiètent d’un projet qui risque d’être plombé par la problématique du franc CFA. D’où de nombreuses interrogations se font sur l’effectivité de cette nouvelle monnaie unique qu’est L’ECO. Nous serions ainsi tentés de nous poser la question : du CFA à L’ECO, qu’estce qui change concrètement
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II- Historique et contours du Cfa
Le franc CFA qui comprend aujourd’hui deux grandes zone monétaires: La zone UEMOA( Union Economique et Monétaire ouest-africain ) constituée de 8 pays [Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo] avec une banque centrale BCEAO (Banque Centrale des Etats de L’Afrique de L’Ouest ) et la zone CEMAC( Communauté Economique et Monétaire de L’Afrique Centrale) qui regroupe en son sein 6 pays [Cameroun, République Centrafricaine, Congo, Gabon, Guinée-Equatoriale, Tchad] et une banque centrale BEAC (Banque des Etats de L’Afrique Centrale) voit le jour le 26 décembre 1945 Avec pour dénomination « franc des Colonies Françaises d’Afrique » . Cette dénomination deviendra en 1958 “franc de la communauté Française d’Afrique” et changera de nouveau après les indépendances pour devenir celle actuelle: « franc de la Communauté Financière d’Afrique » en zone UEMOA et « franc de la Coopération Financière en Afrique centrale » en zone CEMAC.
Toujours placée sous la tutelle du ministère français des Finances, la zone CFA impose l’obligation pour les pays africains, de déposer la moitié de leurs réserves de change auprès du Trésor français, et la présence de responsables français dans les instances de leurs banques centrales. Le franc CFA a été jusqu’au 1er janvier 1999 ancrés au franc français et à L’Euro dès son adoption par la France, sans que les mécanismes de coopération monétaire de la zone en soient affectés. Cette coopération monétaire entre la France et les pays africains de la Zone franc a été régie dès les premiers accords par quatre principes fondamentaux : garantie de convertibilité illimitée apportée par le Trésor français, fixité des parités, libre transférabilité et centralisation des réserves de change. En contrepartie de la garantie du Trésor français, les deux banques centrales sont tenues de déposer une partie de leurs réserves de change ( qui au départ était de 100% puis est passé à 50% ) sur un compte dit « d’opérations », ouvert dans les livres du Trésor. (1)

III- Historique et contours de l’Eco
Le projet de monnaie unique au sein de la CEDEAO organisation sous régionale qui regroupe ( le Bénin, le Burkina Faso, le Cap-Vert, la Côte d’Ivoire, la Gambie, le Ghana, la Guinée, la GuinéeBissau, le Liberia, le Mali, le Niger, le Nigeria, le Sénégal, la Sierra Leone et le Togo) qui est une initiative économique et financière vieille comme l’organisation elle-même voit le jour, le 1er juin 1983 à Conakry, en République de Guinée et visant à favoriser une meilleure intégration économique entre les différents pays membre, et le passage d’une CEDEAO des états à une CEDEAO des peuples. À plusieurs reprises, des dates de mise en circulation de la monnaie ont été avancées au terme des différentes rencontres. D’abord en 1999, au 22e sommet de l’organisation à Lomé, au Togo, où la stratégie visait à faire converger d’abord les pays non-CFA vers une monnaie unique, ensuite de fondre le FCFA à cette nouvelle monnaie. Mais celle-ci est abandonnée en 2014 car jugée trop lente. Selon Marcel De Souza, président de la Commission de la CEDEAO, « la feuille de route n’a pas été mise en œuvre vigoureusement. De 2012 à 2016, aucun de nos pays n’a pu respecter de manière continue les critères »(2) . puis le 24 octobre 2017, lors du sommet à Niamey où le président nigérien Mahamadou Issoufou suggère la mise en « circulation à partir de 2020 » d’une monnaie unique au sein des pays de la CEDE « qui sont techniquement prêts », suivant le modèle européen avec l’euro mais c’est finalement, le 29 juin 2019, à Abuja au Nigeria, lors du sommet des chefs d’états et de gouvernements, qu’est adopté définitivement la future monnaie commune à la CEDEAO et le nom “ECO”, est préféré à ceux “AFRI” et “KOLA” qui étaient pourtant favoris. Malgré le fait que le symbole et l’iconographie qui apparaîtront sur les billets ne font pas encore connus, l’entrée en vigueur de la monnaie est théoriquement prévue pour juillet 2020 (2)

IV- Convergences et divergences Cfa/Eco L’objectif de notre analyse
n’est pas de discuter des notions et considérations de techniques monétaires ou macroéconomiques, les techniciens et critiques du sujet s’en chargeront mais, Il s’agit, étant donné le rôle et la place du franc CFA utilisé par la moitié des Etats de la CEDEAO, de présenter sur un certain spectre bien précis si oui ou non des changements concrets seront observés lors du passage du CFA à l’ECO ou si nous allons assister uniquement à un maquillage de nom.
L’entrée en vigueur de l’ECO comme monnaie unique de la CEDEAO est censé mettre un terme à l’existence du CFA car étant un projet monétaire dans le fond très diffèrent de celui-ci or nous notons un ensemble criarde de manquement dans la mise en place de cette nouvelle monnaie entre autres qui ne respecte aucun préalable souligne le Pr Mamadou Koulibaly “Il faut penser à la création des institutions en charge de la gestion de cette monnaie, penser à sa forme, signe monétaires, la création de l’union monétaire (CEDEAO), les statuts de la banque centrale et par la suite on travaille au statut de la monnaie pour la ratification, la campagne autour de l’Eco puis la mise en circulation de la monnaie » (3)

Compte tenu des rapports internationaux sur la santé économique actuelle des pays d’Afrique de l’ouest, tous les pays de la CEDEAO ne pourront pas satisfaire aux critères de convergences économique [maîtrise de l’inflation( taux annuel moyen inférieur à 10%), maîtrise des déficits budgétaires(n’excèdent pas 3%), maîtrise de la dette, maîtrise des fluctuations de change et maîtrise des réserves extérieures (disponibilité représentant au moins 3mois d’importations) ] qui est l’une des conditions fondamentales d’adhésions à la monnaie unique Eco. Il est plus plausible que l’entrée en vigueur de l’Eco se fasse en deux étapes. La première vague se fera avec ceux respectant ces critères de convergence (majoritairement ceux de l’espace UEMOA) et une seconde phase avec les autres pays qui rejoindront le projet au fil du temps or Cette nouvelle devise doit unifier les huit systèmes monétaires de la région?: celui des pays UEMOA et ceux des sept voisins, dont le Nigeria et le Ghana. Si elle ne regroupe en 2020 que les États utilisant le franc CFA, quel est donc l’intérêt?? On serait donc tenté de croire que la logique des proCFA est de saper la dynamique vers l’Eco en faisant en sorte que les pays CFA « habitent le pays Eco et que les autres les rejoignent après » pour utiliser le franc CFA rebaptisé Eco. (4)

L’idée originelle de L’ECO se veut d’être une monnaie indépendante, à taux de change flexible basé non plus seulement sur l’EURO mais sur un panier de différentes devises comprenant L’euro, le dollar ou le Yuan. Ce qui signifie que le taux de change changera au gré des marchés, comme l’euro ou le dollar. La politique monétaire serait centrée sur la maîtrise de l’inflation. La future banque centrale sera fédérale, ce qui permettra à chaque pays d’y avoir voix au chapitre. Or lors du dernier sommet de l’UEMOA tenue à ABIDJAN le 12 juillet le président Ivoirien et président en exercice de la conférence des chefs d’états et gouvernements de l’UEMOA Alassane Ouattara (aussi considéré comme le porte fanion des présidents défenseurs du CFA) a tenu à clarifier sa position. « En 2020, soutient-il, l’ECO, la nouvelle monnaie adoptée par la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), remplacera le Franc CFA, mais il n’y aura pas de changement immédiat de parité avec l’euro ». et il poursuit en affirmant que le taux de change fixe entre le franc CFA et l’euro a «fait ses preuves » pour apporter de la stabilité et réduire l’inflation. «Il faut que cela soit maintenu. ».(7) Pour le Président Ivoirien le CFA serait alors rebaptisé ECO et conserverait sa parité fixe avec l’EURO dans l’immédiat, c’est-à-dire tant que la zone ne serait pas élargie à d’autres pays. (5).

La question qu’on serait tentée de se poser est celle de savoir si cette parité serait toujours garantie part la France via le trésor français? Si oui à cette garantie s’appliqueront les mêmes conditions et contraintes que celles imposer au CFA? De même où seront fabriqués les billets de banques? Toujours en France comme pour le CFA ?. Les déclarations du président ivoirien ne constituent pas une surprise parce que les pays de l’UEMOA ne veulent pas visiblement couper le lien monétaire avec le trésor français et cela va rejaillir sur l’Eco » explique M. Ndongo Samba et de renchérir de nouveau “si on veut véritablement tourner la page du franc CFA, il faut d’abord que les pays CFA coupent le lien avec le Trésor français. C’est-à-dire que la France ne garantisse plus la parité CFA/euro, que le taux de change devienne flexible, que les réserves des pays africains ne soient plus logés dans les comptes du Trésor français mais ailleurs dans des endroits que les Africains auraient choisis eux-mêmes. »

La mise en place effective de l’ECO devrait entraîner de facto la fin de la zone CFA actuelle puisque les états membres de la CEMAC ne sont pas concernés par cette nouvelle devise. Cette coupure entre les parties ouest et centrale de la grande zone Franc, a été pour l’heure écartée par les autorités gouvernantes, la France en premier. Ce qui laisse à croire que bien qu’utilisant l’ECO comme monnaie dans la zone UEMOA et le CFA dans la zone CEMAC aucun changement fondamental ne sera opéré dans le fonctionnement actuel des mécanismes de la zone Franc. Pour Paul Derreumaux (6) la France, qui a pour l’instant laissé s’exprimer les dirigeants de la CEDEAO sans formuler d’observation, pourra difficilement accepter de les laisser faire et de constater la fracture de fait de la zone CFA sans définir une nouvelle stratégie globale à l’égard des pays francophones tenant compte de ses propres objectifs géopolitiques

V- Conclusion
Bien qu’aillant donné leurs accords pour le lancement de la nouvelle monnaie unique CEDEAO “ Eco” pour 2020 nous savons que le Nigeria et le Ghana (les deux plus grandes économies de la sousrégion) n’adopteront pas réellement celle-ci tant les pays CFA de L’UEMOA n’auront pas coupé véritablement le cordon ombilical avec la France et le Trésor français enfin d’avoir une véritable souveraineté monétaire. Ce « refus de divorcer » d’avec le franc CFA avait déjà suscité en 2017 une mise en garde du président Muhammadu Buhari qui a précisé que son pays n’avait pas l’intention de se mettre derrière un autre pays par le canal de l’utilisation d’une monnaie sous tutelle. Rapporte Ndongo Samba Sylla (3)

À moins d’un an de l’échéance 2020 certains critiques et économistes estiment que les conditions ne sont pas réunies et les délais trop courts pour lancer une monnaie unique d’une telle envergure, la seule chose dont on soit sûr est son nom. Plusieurs interrogations demeurent encore sans réponses : la question de la gestion des réserves de change n’a pas encore été résolue, les politiques économiques et financières communes n’ont pas étés finalisés, la CEDEAO n’a pas encore un nouveau traité d’union monétaire, les statuts de la future banque centrale n’ont pas encore été clairement définis.

D’où la question de Ndongo Samba Sylla sur cette précipitation et voir acharnement à vouloir à tout prix aller vers une zone ECO sans le respect de tous les préalables définis plus haut. À moins qu’il s’agisse juste d’une manière de faire « taire la critique envers la France et le franc CFA, mais de maintenir derrière le mécanisme de la monnaie » précise-t-il. Pas de mesure adoptée pour réduire les écarts entre les pays, des décisions prises exclusivement au niveau des chefs d’État et une opacité complète concernant les futures étapes du projet… Si elle maintient sa volonté affichée de faire naître la future monnaie unique dès 2020, la CEDEAO ne fait rien pour inspirer la confiance et l’adhésion à « Eco »

SITOGRAPHIES ET BIBLIOGRAPHIES
1 – BANQUE-FRANCE.FR
Présentation de la Zone franc
2 DR CHÉRIF SALIF SY
AFRIQUE Du franc CFA à l’éco : brève histoire d’une monnaie controversée https://www.alternatives-economiques.fr/ mise en ligne le 12/7/2019
ALTERNATIVES-ECONOMIQUES.FR edition en ligne du 12/07/2019

3Kahofi Jischvi SUY : Le franc CFA est-il l’ennemi de
l’Eco https://www.bbc.com/afrique en ligne du 22 juillet
2019

Pr Mamadou Koulibaly : Economiste, Homme politique Ivoirien

4Antoine Fonteneau: L’eco va-t-il enterrer le franc CFA ? TV5MONDE 18
JUIL 2019 Mise à jour 18.07.2019 à 17:57

Ndongo Samba Sylla : Economiste , chercheur à la fondation Rosa Luxembourg co-auteur avec Fanny Pigeaud du livre intitulé “ l’arme invisible de la Francafrique: une histoire du Cfa “

5Olivier Rogez http://www.rfi.fr/afrique/ edition en ligne du 04 Aout 2019: Du franc CFA à l’éco: l’avenir incertain de la future monnaie ouest-
africaine

6Paul Derreumaux Fondateur de BOA group: Fin du franc CFA : un pari risqué ? JeuneAfrique.com en ligne du 11 octobre 2019 à 17h39

7https://www.jeuneafrique.com/mag. Monnaie unique de la Cedeao : Ouattara ne veut pas de rupture brutale entre le CFA et l’eco Mis à jour le 15 juillet 2019 à 10h49

Opinion

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