Covid-19 : Le prix exorbitant que paie la culture

L’annulation des événements, la fermeture des centres culturels ont accentué la précarité dans ce secteur et des lourdes pertes financières sont enregistrées. Malgré tout, les acteurs tentent de s’organiser en mettant le digital à contribution.

Resplendissante dans un ensemble tailleur pantalon rouge qui fait ressortir l’éclat de sa peau claire, Lady Ponce est en répétition dans un hôtel de la place. Ce n’est pas l’ambiance de ruche qui prévaut souvent quand la chanteuse de bikutsi est en déplacement. A cause du coronavirus, son équipe pour cette sortie a été réduite à sa simple expression. L’artiste tient à respecter les mesures barrières prescrites par les autorités et affiche un sourire éclatant comme pour conjurer le mauvais sort de cette maladie qui décime tout sur son passage. Malgré l’optimiste de la chanteuse, ses admirateurs et fans ne peuvent s’empêcher de penser que « la lionne indomptable » du bikutsi devait se trouver en ce moment en France pour un concert dans la mythique salle de l’Olympia.

Depuis les Têtes Brûlées, peu d’artistes de bikutsi se sont produits, surtout dans les grands temples européens de la musique. Lady Ponce s’apprêtait à rentrer dans une autre dimension de son histoire musicale. Le Covid-19 en a décidé autrement. Plusieurs mois de travail acharné abattu par son équipe de production, de communication, ses musiciens, ses danseuses, etc qui est pour l’instant en pause concernant l’Olympia. « Ce n’est qu’une partie remise », tempère son équipe de communication qui n’a pas souhaité entrer dans les détails. « Le concert de l’Olympia de Paris sous la production exécutive de phare Empire en France a été renvoyé au 4 avril 2021 par les responsables de l’Olympia en raison de la pandémie de covid-19 », fait savoir Marie Gabrielle Mfegue, l’attachée de presse de Lady Ponce.

Morosité
Entre annulations, reports et interruptions d’événements le coronavirus est venu fragiliser un secteur culturel déjà caractérisé par une certaine précarité dans un contexte où le statut de l’artiste n’existe pas. A cause du Covid-19 et des mesures barrières qui ont été prises au Cameroun, toute une chaîne artistique se retrouve grippée. Car derrière chaque discipline artistique se cache des sous-disciplines. Tenez ! Au cinéma on a besoin d’un acteur mais aussi d’un spécialiste d’effets spéciaux, d’un photographe, d’une costumière, d’un décorateur, d’un éclairagiste, d’un preneur de son et même d’un perchiste, etc. Autant de personnes qui se retrouvent au chômage technique, privées des ressources. Les populations ne sont pas en reste. Elles sont privées d’un droit fondamental : l’accès à la culture dans les espaces culturels notamment.

Les impacts du Covid-19 se font ressentir à tous les niveaux du show-biz. La pétillante Kareyce Fotso subit aussi les revers de cette pandémie. Le début de son année 2020 était placé sous le prisme du « Ayena Tour », la tournée de présentation de son nouvel album « Ayena » en duo avec le musicien allemand Reiner Witzel produit par le Goethe-Institut Cameroun. Un événement très attendu, eu égard à la notoriété de l’artiste et qui devait les conduire dans des villes camerounaises souvent oubliées pour de tels événements : Ebolowa et Kribi. Les dates étaient déjà arrêtées, les lieux choisis et toutes les autres modalités prises (transports, hébergement, etc). Kareyce Fotso et Reiner Witzel devaient se produire du 14 au 26 mars 2020 à Ebolowa, Kribi, Libreville, Brazzaville. « Ayena Tour » a été reporté. Et pour l’heure, aucune date de reprise n’est connue. Un coup dur. Des dépenses déjà engagées.

Les pertes financières sont importantes pour de nombreux artistes. Figure montante du cinéma camerounais, Frank Thierry Lea Malle n’est pas encore rentré dans les fonds de sa dernière production. Produit à plus de 100 millions de F Cfa, « Innocent(e) » a pourtant été salué par la critique et le public. Après les avant-premières de Yaoundé et Douala, son parcours prévoyait des sorties dans les salles de certains pays d’Afrique francophone et des festivals. « Le film ira directement à la télévision. Il sera diffusé ce 20 mai sur Canal+ », explique le réalisateur une pointe de regret dans la voix.

Stress et dépression
En dehors de ce problème, le fonctionnement de sa structure « Inception, art et com » a dû être restructuré. Les tournages sont à l’arrêt. « Nous avons décidé au lendemain des mesures prises par l’Etat de fermer notre structure au public et renvoyer à la maison la majorité de notre équipe. Nous accusons à cause de cela, les retards sur nos travaux. Nous étions sur le point de tourner un nouveau court métrage, le tournage a dû être annulé malgré toutes les dépenses et préparations qui avaient déjà été faites. Nous avons dû arrêter toutes les activités impliquant des contacts avec plusieurs personnes comme les tournages, les castings et répétitions nous étions sur le point de lancer des ateliers de formation, mais malheureusement nous ne pouvons plus », se désole l’entrepreneur culturel. « C’est dur ! Notre secteur est en ralentissement », se résigne Frank Thierry Lea Malle.

Ce ne sont pas les promoteurs des centres et espace culturels comme les musée, les bibliothèques, les cabarets qui diront le contraire. Ces cadres de promotions de la culture urbaine ou de promotion du patrimoine camerounais ont vu leurs taux de fréquentation baisser avec fracas. Les visiteurs sont aussi rares qu’une larme de chien. « C’est terrible ! Nous étions en train de préparer des expositions d’œuvres d’art. Nous avons aussi d’autres collections. Habituellement, les entrées payées par les visiteurs, les partenariats avec les institutions nationales ou étrangères nous permettent de gérer l’entretien, la restauration, la mise en valeur de ces œuvres d’art. Mais avec la crise actuelle, c’est difficile », explique un directeur de musée, le regard au loin et la mine soucieuse.
« La masse salariale est un casse-tête. Le licenciement est interdit et injuste. En même temps, il n’y a pas d’argent », poursuit-t-il en passant une main fébrile sur son front dégarni.

La survenance du Covid-19 au Cameroun n’a pas seulement des conséquences financières ou logistiques. Elle affecte aussi la santé des artistes. On note un surcroît de stress dû aux incertitudes, à la masse de travail. Certains doivent en effet honorer les prestations de 2020 en 2021 en plus des rendez-vous déjà enregistrés pour cette année-là. » Plusieurs de mes expositions et résidences ont été renvoyées en 2021 à cause de l’annulation des événements qui devaient les accueillir. La conséquence étant un surbooking pour moi et certains de mes collègues pour 2021 car il faudra honorer les rendez-vous du calendrier de 2021 qui étaient déjà calés et ceux de 2020 renvoyés en 2021. C’est beaucoup de pression quand on veut produire un travail de qualité. Pour garder cette qualité, je devrais annuler certains rendez-vous auxquels je suis associé », explique le vidéaste Yvon Ngassam.

Repenser l’art et sa diffusion
A l’heure actuelle, la réponse des pouvoirs publics quant aux effets de la crise sanitaire sur la culture reste attendue. Certains artistes disent ne pas l’attendre pour s’organiser. C’est le cas d’Hermine Yollo, écrivaine et metteuse en scène. « Peu de choses sont proposées en termes de soutien aux artistes. Ce qui ne nous surprend pas et personnellement, je n’attends rien de ce côté ». Le théâtre c’est le vivant, c’est pour cela qu’il sait embrasser autant de formes que possible et devenir radiophonique, télévisé et aujourd’hui il peut se faire en ligne. Cela demande d’autres codes c’est vrai, et c’est aussi à cela que les artistes praticiens des arts vivants sont confrontés aujourd’hui : comment rendre accessible autrement notre art au public, comment pratiquer autrement notre art. Je suis également sur des activités à distance auxquelles je suis associée ou conviée par des structures à l’étranger. Des projets et activités que nous menons via Internet. La vie artistique continue, difficilement, autrement, mais elle continue. Tant qu’il y a des vivants, l’art continue de vivre. Il s’adapte, puisque l’humain s’adapte lui aussi », analyse-t-elle.

Des alternatives sont trouvées. Le digital est grandement mis en contribution. Les artistes élaborent de nouvelles manières de travailler. Elles sont parfois coûteuses « mais c’est mieux que rien ». « De manière globale, il faut réapprendre son (ses) métier(s) et l’ (les) adapter aux réalités du Covid-19…Et si ça continue malheureusement, il va falloir apprendre toute autre chose ou mourir de faim. Internet et ses applications, c’est vraiment une chance pour le monde contemporain. Pour ce qui est du métier d’infographe, il m’offre une marge de manœuvre plus grande, car la majorité des échanges avec les clients peuvent se faire à distance, en profitant notamment des logiciels de télétravail qui ont le vent en poupe ces derniers temps (Zoom, Skype et Whatsapp). J’ai récemment fait un travail uniquement à travers l’un d’entre eux.

Ce télétravail est aussi valable pour mon activité de scénariste, qui profite largement d’internet via le courrier électronique pour échanger sur les scénario avec mes collaborateurs, je pense ici au storyboarder et bédéiste avec lesquels je travaille justement en ce moment », raconte l’artiste visuel Darius Soung Meke. Yvon Ngassam souligne que : « Créer, c’est aussi penser à la diffusion, expérimenter ou s’habituer à des moyens de démonstration différents de ce qu’on a habituellement utilisé. Actuellement, je suis en résidence à Othni où je participe à une création théâtrale dont la restitution sera faite en streaming/en ligne. C’est une façon de faire qu’on avait pas l’habitude de pratiquer », explique Yvon Ngassam. Selon Marie Gabrielle Mfegue, Lady Ponce a trouvé comme alternative de poursuivre le tournage des vidéogrammes de son nouvel album « Suprême » avec son orchestre et son équipe managériale.

Elsa Kane

Culture, Une

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