Dr Martial Longla : Sauver l’éducation au Cameroun

I Historique de sa qualité
Il est difficile de comprendre pourquoi dans presque tous les pays du monde, l’enseignant qui est à la base de la formation de tous les autres serviteurs de la nation reste considéré comme un moins que rien. Il est encore plus difficile dans le cas typique du Cameroun, de voir qu’au fil des ans, non seulement le traitement de ce dernier va de mal en pire, mais pire encore, il semble n’avoir aucune chance de salut. Pourtant, depuis les indépendances, le Cameroun avait toujours été classé parmi les meilleurs pays africains en termes d’éducation. Les diplômés camerounais étaient reconnus dans la plupart des grands pays de ce monde jusqu’à la fin des années 90. On voyait des vagues d’élèves fuir le Cameroun pour aller composer le Baccalauréat au Tchad, où les choses étaient plus faciles. Dans les écoles de formation et universités étrangères, les camerounais occupaient les premiers rangs, même lorsqu’ils se retrouvaient dans des pays comme la Russie, où la langue leur faisait défaut. Les produits du système éducatif camerounais étaient recherchés pour leurs valeurs intrinsèques. Le Cameroun bombait le torse et nous on disait vaillamment aux ressortissants des autres pays que nous étions les meilleurs. Au virage des années 2000, Dieu seul peut expliquer pourquoi la valeur de l’éducation a suivi le même chemin que celui du Sport. Tout comme au football, nous avons commencé à nous vanter de temps à autre des super élèves ou génies qui malgré la force des choses réussissaient à briller sur le plan international pendant que le reste de la masse sombrait dans ce que les enseignants appelaient eux-mêmes la « génération sacrifiée ».

II Historique du traitement de l’enseignant
La génération sacrifiée s’est malheureusement étendue sur plusieurs décennies, donnant naissance à un abrutissement croissant des élèves créé par des mesures incohérentes qui poussaient constamment les enseignants à se retrouver dans la rue pour crier au lieu d’être dans les salles de classes à préparer l’avenir de leurs élèves. De mon jeune âge jusqu’à ce jour, j’ai constamment vécu des grèves d’enseignants. Mes aînés ont connu les grèves des enseignants, j’ai connu les grèves des enseignants, mes petits frères ont connu les grèves des enseignants, et maintenant, nos enfants connaissent les grèves des enseignants. J’ai bien peur que même nos petits fils connaitront les grèves des enseignants, si nous ne nous mettons pas résolument au travail pour faire changer cette situation. Le salaire des enseignants déjà faible par rapports aux salaires des autres fonctionnaires de la république, a subi une plongée lors de la dévaluation du Franc CFA. Cela les mettait dans une situation délicate, de laquelle certains n’arrivaient plus à soutenir leurs familles. Malgré ceci, ils purent tenir du fait qu’ils entraient à l’école normale par vocation. Apres ce coup dur, suivirent les salaires impayés, les primes introuvables, qui sont remontées à la surface une fois de plus cette année.

Cette affaire n’est donc pas nouvelle. C’est une habitude. Une habitude qui nécessite un changement. On serait tenté de penser que quelque part dans le système, il y a des cellules qui travaillent pour maintenir ce chao qui justifierait certaines de leurs actions. Comment comprendre qu’une personne affectée à un poste de travail ne reçoive pas ce qui lui revient de droit ? Comment attendre d’une personne que l’on ignore un rendement positif ? La situation devient ahurissante lorsque nous apprenons aussi que certains enseignants, dont les salaires continuent d’être touchés n’ont jamais mis les pieds dans les établissements scolaires de service pendant des années. Pire, certains d’entre eux sont éparpillés en Europe et aux Amériques. Ceci montre clairement que dans la structure de gestion des effectifs dans l’éducation ou à la fonction publique en général, il y a quelque chose qui ne va pas. Malheureusement, les initiés, au lieu de penser aux solutions, nous expliquent toujours que c’est un problème complexe dû aux rouages de l’attribution du matricule à la fonction publique. Lorsque ce phénomène se passe dans un domaine comme l’éducation, et que nous savons que plusieurs établissements scolaires sont en manque d’effectifs, il y a lieu de sonner l’alarme.

III. Historique du traitement du contenu des programmes éducatifs
Sur l’exemple concret de notre génération, on peut voir que le contenu des programmes scolaires changeait sans explications logiques, parfois uniquement parce qu’un responsable avait été changé au ministère et qu’il fallait de nouveaux manuels desquels bénéficierait une connaissance. Je n’ai jamais compris pourquoi nous étions passés de « Mamadou et Bineta » à « Mon Livre Unique de Français », en passant par « Lecture et expressions vivantes au Cameroun » en quelques années. Que dire, du passage de « English for French speaking Africa » à « Go for english », ou encore de « Yao lernt Deutsch » pour « Ihr und Wir ». Il est vrai que Augustin Agnimel dans sa thèse de doctorat pose le problème des lacunes du premier document d’Allemand cité, mais il n’est pas moins vrai non plus, qu’il laisse comprendre que la décision ne revenait pas aux pays africains de confectionner le nouveau manuel! C’est-àdire, que le changement de certains manuels ne dépend même pas de nos ministères de tutelle.

Paradoxal ! Imaginez Moscou en train de discuter avec Paris pour obtenir la décision d’avoir un nouveau manuel de français en Russie. Bien par la suite, d’autres manuels ont étés changes de la même manière, et je pense que ça se fait encore de nos jours. Les œuvres littéraires changeaient au programme à la fin de mes études secondaires comme des sous-vêtements. Dans une cacophonie pareille, comment s’attendre à un résultat constant dans le temps ? Comment croire que les enseignants n’éprouvent pas plus de difficultés et que les élèves n’ont pas de séquelles ? Que dirait-on des familles qui doivent voir impuissamment ces changements ronger leurs budgets déjà minables? Le développement d’un pays commence par une bonne politique éducative, qui forge en ses citoyens dans le temps à travers des programmes bien ficelés une attitude positive visà-vis des valeurs de ce dernier, et qui les préparent pour un rôle concret dans l’avenir. S’il faut que nous soyons dans le chaos à tout moment et que « les autres » nous disent quoi faire, je me demande si nous y arriverons en 2035.

IV. Traitement de l’élève dans les deux sous systèmes
Suite à cette situation désobligeante et vraisemblablement inhumaine, certains enseignants se retrouvent à offrir à leurs propres élèves des cours de répétition. Ceci en soi constituerait une violation de la déontologie du métier, mais nous sommes déjà habitués à tellement de choses que cela n’inquiète plus personne. Les enfants par peur de représailles s’inscrivent et payent parallèlement pour la formation que l’Etat est sensé leur offrir. Ce phénomène semble aussi bien répandu même dans les écoles primaires et dans les universités publiques du pays. A la question de savoir pourquoi tout ce laisser-aller, la rue nous répond toujours que les enfants des « Boss » sont à l’école à l’étranger et par conséquent le peuple peut se débrouiller. Mais, je refuse de croire que telle est notre politique nationale : Rendre planteurs à jamais les fils de planteurs, et former à l’extérieur les fils de ministres qui pourront rentrer remplacer leurs parents pendants que les fils des autres fonctionnaires se débrouilleront pour être au milieu afin de maintenir la cohésion d’un système en état de délabrement total. Je suis même certain, que personne dans les ministères ne voudrait ceci car, dans toute société on a besoin que certains pauvres deviennent riches, certains illettrés deviennent lettrés, pour que leur groupe continue de vivre dans l’espoir d’un avenir meilleur collectif qui n’arrivera jamais. C’est pour cette raison, que ce serait en fait le devoir des responsables du ministère de trouver des moyens de stopper ces grèves récurrentes, qui risqueraient à long terme d’arriver à un résultat qui ne leur plairait pas.

Comment comprendre, que des enfants fréquentent toute l’année dans une zone, et devoir voyager pour aller dans une autre présenter les examens de GCE? Comment comprendre que la seule explication à ce phénomène soit le fait que ce serait trop couteux pour le gouvernement de leur créer un sous-centre d’examen sur place ? Comment comprendre que même les champions de la cause «anglophone», qui crient haut et fort le mauvais traitement des « anglophones » ne font même pas allusion à ce phénomène, qui pourtant n’est pas moindre ? Il est clair que d’un côté comme de l’autre de la bataille actuelle, tout le monde se fout en réalité de ce que l’enfant devient à l’école. On se fout de ce qu’il apprend, de comment il apprend et des tracasseries à traverser pour être examiné.
Ma cause est celle de ces enfants, qui sans soutiens, sont sacrifiés à la fleur de l’âge, tout comme mes enseignants du secondaire me disaient que nous étions la « génération sacrifiée ». Comment comprendre qu’un rescapé de ces générations sacrifiées n’essaie pas de trouver une solution à ces problèmes qui minent l’enseignement au Cameroun ?

V. L’impact sur les élèves
Le résultat de tout ce brouhaha autour du système éducatif camerounais est une formation approximative des enfants dans un système qui est plus tourné vers la paperasse administrative que vers l’entretien des structures et la constance dans la définition d’une politique durable qui nécessiteraient un minimum de respect pour le personnel enseignant. Déjà dans les années 2000, il était évident que les changements opérés pour les manuels scolaires et les grèves constantes avaient créé une génération d’élèves remplie de carences. Les élèves par exemple que nous recevions en Russie étaient de moins en moins enclin au débat, repliés sur eux-mêmes et exhibaient de très sérieuses difficultés en matières scientifiques. Je pense, après discussion avec les collègues dans d’autres pays, que la situation était similaire dans leurs zones. Cette situation aurait été accentuée par les idées de régionalisation, qui auraient permis aux ressortissants de certaines zones de ne pas trop se battre parce que l’harmonisation des résultats était là pour les sauver. Subitement l’obtention du diplôme est devenue le but majeur, supérieur à l’obtention des connaissances. Si on ajoute ceci au fait que les cours peuvent s’interrompre pour un oui ou pour un non à n’importe quel moment, alors les enfants ont désormais plusieurs raisons à brandir pour ce fiasco. Dans la situation actuelle, pendant que les enseignants francophones se lamentent et que les enseignants anglophone s’assoient dans les salles de classes sans élèves, je me demande jusqu’où va aller cette chaine de mécontentements et pour combien de temps les solutions partielles vont maintenir en vie l’éducation, qui ressemble de plus en plus à un château bâtit sur du sable mouvant.

VI. Solutions de fortunes des uns et des autres
Tout Camerounais s’étonnerait d’entendre qu’un problème général d’ordre social s’est terminé sans la création d’un comité ad-hoc. Cet autre problème récurrent des enseignants ne s’est donc pas soldé sans la création d’un comité, qui devrait étudier les solutions possibles. La promesse de paiement relatée par les journaux aurait permis aux responsables gouvernementaux de faire rentrer les enseignants dans les salles de classes. La question qui se pose est : fallait-il que les enseignants se retrouvent dans la rue ? Auraiton appris l’existence de ce problème après la grève? Si ce n’est pas le cas, alors je m’inquiète pour la suite.

Pour couronner cette fuite vers l’avant, le ministre prescrit le chant patriotique dans les programmes, pour, dit-on, résoudre un problème qu’il remarque. Apparemment, notre ministre ne voit pas clairement que les programmes ne suivent pas une logique qui encouragerait les enfants à aimer leur pays. A part le cours d’éducation à la citoyenneté, qu’a-t-il vraiment dans le programme qui prépare le Camerounais à vivre pour son pays ? N’est-il pas temps de s’arrêter et revoir tout le système ? Ne faut-il pas se remettre en question et analyser toute la chaine pour déterminer de meilleures solutions au lieu de toujours jouer aux sapeurs-pompiers ? Toutes ces mesures dont on entend parler sont proposées, comme cette commission du bilinguisme, pour répondre à des crises ponctuelles. Posons-nous la question de savoir quelles sont les causes profondes ou encore les racines de tous ces problèmes. Lorsqu’on passe le temps à traiter les caillots sanguins d’un patient sans chercher leur source, on ne court pas le risque de le guérir, mais on se garantit de toujours avoir ce patient au lit.

VII. Mon mea-culpa?
Je ne suis pas spécialiste de l’administration, mais je sais une chose, c’est qu’un mal qu’on refuse de diagnostiquer n’a aucun risque de disparaitre, quelles que soient les prières qu’on pourrait avoir à son sujet. Dieu lui-même n’aidera pas, puisqu’il recommande un minimum d’efforts pour répondre aux prières. Il est donc temps de se mettre à l’œuvre pour parler réellement du changement dont on nous a toujours nourri.
Il est évident que quelques solutions pourraient venir de la restructuration du système de prises de décisions à la fonction publique, qui permettrait de stopper une fois pour toutes les déboires de ceux qui réclament leurs primes et salaires aussi bien que purger les listes des fonctionnaires fantômes de la nation.
Pour ce qui est de la baisse du niveau des enseignements, je me dis qu’il faudrait définir une politique de l’éducation nationale qui permettrait de profiter au maximum de nos ressources naturelles tout en développant en nos enfants un amour inconditionnel pour le Cameroun. Dans nos lointaines années estudiantines, nous avions déjà plusieurs débats à ce sujet et je m’étonne de voir que nous sommes encore à ce niveau. Le développement de manuels scolaires par les Camerounais, pour les Camerounais et parlant des réalités camerounaises pourrait jouer un rôle crucial dans ce processus. Plusieurs citoyens ont les moyens de produire un excellent travail sur ce front.

Pour atteindre l’objectif du bilinguisme, je pense que les enfants ont besoin d’une raison de s’intéresser à la deuxième langue. On peut par exemple introduire une matière en l’autre langue dans le cursus scolaire. C’est-à-dire, chez les francophones, introduire une matière en anglais et chez les anglophones, introduire une matière en français. Un exemple de matière pourrait être l’histoire du Cameroun ou l’actualité contemporaine, qui peut s’enseigner dans toutes les classes à partir de l’introduction de cette langue. Cette idée peut sembler utopique, mais elle a le mérite de créer de l’emploi pour plusieurs Camerounais qui se formeraient pour cette cause et d’apporter quelque chose de nouveau tout en résolvant le problème de patriotisme.
Comme dirait ma grand-mère : “ lorsque tu connais ta maladie, ne va pas chez le marabout”

* Enseignant-chercheur Université du Mississippi

Opinion

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *