Exposition : A quoi rêvent les petites gens ?

A travers vidéos, photo et sculptures, « I have a dream » du camerounais Yvon Ngassam replace l’humain au centre des préoccupations en donnant la parole aux « Zemidjan » du Benin.

Au Cameroun on les appelle « Ben-skin », au Benin « Zemidjan ». Dans les rues, nous prêtons parfois à peine attention à ces jeunes et vieux à la mine fatiguée et au regard éteint. Leur incivisme notoire, les blagues balancées à longueur de journée cachent mal les souffrances d’une jeunesse que la société a laissé s’affaisser au cachot du désespoir. Et pourtant, ils rêvent. Prenant sa caméra et son appareil photo, le vidéaste Yvon Ngassam est allé à la rencontre des « Zemidjan » de Cotonou. Un voyage qui a donné lieu à l’exposition « I Have a dream ». Ouverte le 27 janvier à l’Institut français de Yaoundé, « I have a dream » est née lors d’une résidence de l’artiste à Cotonou au Benin. Elle a déjà été présentée à la biennale de la photographie de Bamako au Mali où elle a connu un certain succès. A Yaoundé, le vernissage de l’exposition a eu lieu vendredi 31 janvier 2020. Yvon Ngassam a choisi la photo, la vidéo et la sculpture pour conter cette histoire.

L’expo photo est un ensemble de 15 photographies numériques en noir et blanc. Elles montrent les « Zemidjan » dans toutes les postures avec leurs engins à deux roues. Les titres sont énigmatiques : « Le président de la République », « Le Prêtre », « Le Professeur de français », etc. Il faut faire un tour dans la salle de résidence pour comprendre ces titres. Des vidéos au montage sophistiqué complètent l’exposition. Ce sont des portraits des « Zemidjan ». Ils racontent leur rêve brisé par l’extrême pauvreté et les difficultés à s’épanouir dans ce métier de moto-taxi.
Lais rêvait d’être « Président de la République, parce que c’est le chef de l’Etat qui impulse le développement du pays ». Mais la pauvreté de sa famille l’a empêché d’aller à l’école. Son camarade voulait être prêtre. « Mais je n’ai pas été à l’école suffisamment longtemps pour apprendre à lire cette parole de Dieu qui me plait tant », regrette-t-il. Marié et papa, Vincent n’a pas abandonné son rêve de devenir chauffeur des poids lourds.

« Ce métier est trop difficile. On flirte chaque jour avec la mort. Nous sommes à la merci des intempéries, des bandits qui volent nos motos, des patrons qui ne payent pas bien. Les gens nous traitent de bandit, de buveur de buveur de Sodabi (boisson artisanale). Je commence à me fatiguer. Je n’ai plus la même énergie », se plaint le moto-taximan. A travers ces témoignages, Yvon Ngassam dénonce la société et ses travers. Celle qui déshumanise ces hommes qui n’ont jamais demandé à se retrouver au bord de la route. Pour donner plus de force, d’échos à son discours, Yvon Ngassam s’est appuyé sur la tradition du « Gèlèdè » un rite béninois classé patrimoine mondial de l’Unesco. « Les masques composés de sculptures montrent les dérives de la société. Ces masques sont exclusivement portés par les hommes. C’est un acte symbolique de le porter.

Il permet d’exorciser les maux de la société sculptés sur ces masques », explique le photographe. Ainsi dans le hall de l’Institut français vous verrez des cordes attachés au plafond au bout desquels pendent des casques de motos (ils remplacent les masques) ornés de différents matériaux recyclés.
Yvon Ngassam n’est pas à son 1er travail du genre. Il pense que l’art doit servir une cause. En 2017, il s’est par exemple illustré avec « Les oubliés ». Une exposition qui donne la parole aux populations de l’Extrême-Nord au plus fort des attentats de Boko Haram. Diplômé en économie après un parcours scientifique au lycée, Yvon Ngassam traite divers sujets : L’Afrique et sa diaspora, le passé et les traditions, la mémoire. Il est un habitué des biennales de photographie comme Dak’art. Dans quelques mois il représentera le Cameroun à la Biennale internationale de Casablanca au Maroc.

Elsa Kane

Culture

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