L’étudiant-chercheur en Lettres interpelle le président Paul Biya et les Camerounais.

Pour un consensus authentique et solide
Croyant, universitaire et citoyen. Tels sont les trois aspects de son identité que Thomas Théophile Nug Bissohong affiche en produisant son écrit intitulé Ne nous battons pas: prions, discernons et agissons ! Il s’agit d’une lettre ouverte adressée au Président de la République et récemment publiée sous la forme d’un opuscule en version bilingue, françaisanglais. L’auteur, enseignant-chercheur à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université d’État de Douala, est manifestement soucieux du bien-être de son pays. A ses yeux, ce bien-être est profondément lié à la mise en cohérence des symboles nationaux, lesquels constituent, à son avis, le socle d’une vie sociopolitique harmonieuse, paisible autant qu’heureuse pour les Camerounais. Les symboles sont en effet, peut-on lire sous sa plume, « les catalyseurs de l’alliance au quotidien » (p..31).

La lettre ouverte a été initialement rendue publique le 21 Novembre 2018. C’était à la suite de la proclamation des résultats de la dernière élection présidentielle, et dont l’un des slogans de campagne du vainqueur, « Paul Biya, le Choix Divin », a retenu l’attention de Nug Bissohong et inspiré son texte. Un an plus tard, en septembre 2019, le texte de novembre 2018 s’est vu transformé en un livre publié aux Éditions du Schabel de Yaoundé. Ce dernier est constitué de la lettre en question, d’une préface et d’une postface. Diverses réactions de lecteurs y sont aussi rassemblées. Pour une meilleure lisibilité et des clés de compréhension, des cartes sont adjointes au texte.

Au fond, le but de l’auteur est d’interpeller la majorité des Camerounais d’ici et d’ailleurs, afin que tous, nous « restaurions nos symboles, pour donner enfin sens à notre histoire commune » (p.67), ainsi que le souligne Paul Samangassou dans la postface. Certes, Paul BIYA, l’actuel Président de la République, est le destinataire principal de la lettre, mais il reste que le contenu de cette dernière est d’intérêt commun et invite les Camerounais de tous les horizons à ne pas continuer de « se battre », mais plutôt à « prier », « discerner » et « agir » ensemble. La matière de l’exercice spirituel et pratique ainsi prescrit devrait se trouver, pense Thomas Théophile NUG, dans l’horizon d’une triple interrogation ancienne bien connue et citée , mais qui demeure toujours sans une réponse systématique, articulée et partagée : « Pourquoi sommes-nous Camerounais ? Qu’est-ce qui nous rend fiers de l’être ? Quel Cameroun voulons-nous pour nos enfants ? »(p.56)Un consensus authentique, que les symboles nationaux à contempler pourrait alors fixer, permettra au pays, pense l’universitaire, de résister durablement à l’assaut des passions égocentriques, qu’elles soient locales ou étrangères. A condition que les « aspérités » (p.32) de nombre de symboles analysés ou évoqués soient épurées.

Anormalités et pistes de rectification
Il en est ainsi, selon Nug Bissohong, de la formule régissant le serment présidentiel qui est succincte et peut prêter à des sous-entendus pluriels et puérils. Volonté du législateur de dédouaner l’intéressé des fautes qu’il pourrait avoir à commettre durant l’exercice de sa fonction ? Là n’est pas la question. Toujours est-il que le Président de la République, en « jurant », mais en [s’abstenant] implicitement de « s’engager », ouvre la porte à des interprétations malicieuses qui fusent de toutes parts. L’universitaire estime que le serment présidentiel devrait renfermer une forme d’engagement de la part de celui qui le prononce. Ce dernier devrait lui-même formuler ses promesses et engagements, en les enracinant dans des valeurs culturelles et ancestrales positives sur lesquelles repose notre pays. À cet égard, la formule actuelle est manifestement inadaptée, et il importe de réparer ce manquement qui crée et entretient un véritable flou.

Le même flou entoure encore la présence d’une étoile d’or sur notre drapeau. Dans la logique d’un raisonnement déductif, Nug Bissohong rappelle que le Cameroun sous administration française qui accède à l’indépendance en 1960 n’a aucune étoile sur son drapeau vert-rouge-jaune. À la suite du référendum de 1961, le Cameroun sous administration britannique accepte de se rattacher à l’ancien Cameroun-français. Dès lors, la bande verte du drapeau camerounais portera deux étoiles, symbole d’une « Réunification ». On parlera alors de « République fédérale du Cameroun », les deux étoiles renvoyant aux deux États fédérés. En 1972, à la suite d’un autre référendum, la « République fédérale » devient la « République unie », ce qui conduira à adopter une seule étoile sur le drapeau, symbole de l’unité ou de l’unification. Seulement, depuis 1984, on ne parle plus de « République unie », mais de « République du Cameroun » tout simplement. Cependant, l’étoile continue de figurer sur le drapeau ! De quoi est-elle donc le symbole ? À quoi renvoie-telle? Telles sont des questions à se poser, objectivement. Il importe, selon l’analyste, de (re)sémantiser l’astre d’or et, pour cela, de s’inspirer de l’une des deux grandes tendances justifiant la présence des étoiles sur les drapeaux des pays dans le monde : la tendance administrative et la tendance religieuse.

Un autre symbole que Nug Bissohong questionne est l’hymne national. Il ramène dans cette lettre quelques arguments déjà formulés dans un livre qu’il a publié en 2009. L’un d’eux est celui relatif au contenu des textes officiels en français et en anglais, lequel est différent et s’oppose même par certains aspects. C’est une réalité littéraire et sociopolitique éminemment problématique et curieuse, pour un pays dont la Constitution proclame pourtant qu’il est « un et indivisible ». Le texte original adopté en 1957 puis modifié en 1972 n’a pas un ancrage historico-culturel camerounais. L’hymne national du Cameroun devrait, de l’avis de l’universitaire de Douala , avoir pour socle l’histoire du pays, ses langues et ses cultures et, on devrait logiquement pouvoir y trouver une référence explicite à Dieu.

La référence explicite à Dieu, le croyant Nug Bissohong constate qu’elle a été supprimée dans la Constitution du Cameroun. Une incohérence si l’on s’en tient aujourd’hui au seul fait que deux des candidats à la dernière élection présidentielle se réclamaient ostensiblement de Dieu. Le vainqueur a eu entre autres slogans « Paul Biya. Le choix Divin », tandis que le Pasteur-candidat Frankline Ndifor Afanwi disait, pour sa part, avoir été également envoyé par Dieu pour diriger le Cameroun. Cette double profession de foi en Dieu, cacophonique, aura créé, aux yeux de Nug Bissohong, une « ambiance de grande confusion et un malaise profond » (p.28). Comment comprendre et expliquer dans tous les cas que la Constitution du pays ne mentionne pas Dieu alors que le peuple camerounais, dans sa diversité, le prie en tout temps et en toute occasion, et que le Président de la République élu doit même jurer « devant Dieu », suivant la formule interrogative du Président de l’Assemblée nationale.

Il importe, écrit le croyant, de retourner à la Source en accordant une place de choix à Dieu dans notre Constitution . Lui grâce à qui on va, selon l’auteur, défaire les nœuds de la vie sociopolitique du Kamerun. Enfin, l’enseignant-chercheur s’interroge sur le nom même du pays et sur le motif symbolique de notre fête nationale. Le nom Cameroun est le fruit d’un héritage historicocolonial. Il dérive de Rio dos camaroes, lequel renvoie à rivière des crevettes, nom de baptême du fleuve Wouri donné par des Portugais. Ce nom n’est pas chargé de valeurs locales. Et s’il a une histoire, elle n’est pas celle qui mérite d’être entretenue et pérennisée. Nug Bissohong présente deux points de vue, celui de l’universitaire Samuel Same Kolle et celui du poète John Shady Francis EONE, susceptibles de trouver ou de donner au pays un nom significatif. Il reste que l’auteur lui-même privilégie, comme pour la correction des autres symboles évoqués, le discernement en commun, même s’il faut remarquer qu’il se plaît dans la graphie d’inspiration allemande, Kamerun…

Pour lui, du reste, l’héritage allemand devrait également être revendiqué et assumé, à l’instar des héritages français et anglais ; sans pour autant qu’ils ne soient sources de division entre nous, tel qu’on le voit malheureusement aujourd’hui, en raison de l’institutionnalisation de l’hypocrisie.
Hypocrisie ? Ce mot pourrait, en toute latitude, être associé à la célébration de la fête nationale. Car, en réalité, s’interroge Nug Bissohong, que célèbre-t-on le 20 mai ? Une unité nationale sans la « République unie » décédée depuis la signature d’un décret présidentiel en 1984 ? Et quand bien même il s’agirait de l’unité nationale en termes de communion des cœurs et des esprits, l’auteur pense qu’il faut rompre le lien d’avec l’histoire coloniale pour se référer aux personnes, aux actes et faits héroïques qui ont vraiment marqué l’histoire du pays. Des exemples ne manquent pas dans ce sens. Il en propose d’ailleurs.

Exorciser absolument nos institutions
Au total, l’interpellation comme genre du discours est une constante chez l’auteur qui, déjà, à travers son ouvrage publié aux Editions Clé en 2009, nous appelait à « décolonialiser » l’hymne national du Cameroun et à le « réécrire.
» La présente lettre ouverte s’intéresse à d’autres symboles problématiques et est une véritable « réflexion sur les fondements du vivre-ensemble, avec son socle religieux » (p.9) L’auteur se pose en s’opposant à une certaine forme d’anarchie ou de confusion institutionnelle et de contre-sens qui entourent plusieurs symboles de la nation camerounaise et constituent, de ce fait, un sérieux handicap à la bonne marche de celle-ci. Le Diable se logeant quelquefois, dit-on, dans des détails, le croyant, universitaire et citoyen questionne ce qui, au premier abord, peut relever du détail, de l’anodin mais ne favorise pas la communion. Il est d’avis et montre que la somme de ces détails négligés représente une part importante de la source du malaise profond dans lequel vivent les Camerounais d’aujourd’hui.

La lettre ouverte de Nug Bissohong est porteuse de graines d’une transmutation profonde de notre pays. C’est une contribution visant une refondation du Kamerun sur le roc, après un travail collectif et incontournable d’exorcisme des institutions actuelles. Les arguments avancés sont pertinents et clairement exposés, au fond, à tous les Camerounais de bonne foi et de bonne volonté. Et comment ne pas conclure cette note de lecture avec un extrait de la préface du livre-lettre signée de la Professeure Amabiamina : « Si Nug interpelle Paul Biya, le Président de la République, c’est parce que ce dernier en a la charge morale de par le mandat à lui légalement donné par les institutions et auquel il s’est engagé en prêtant serment. Voilà pourquoi, tout en se pliant à l’injonction qui a guidé son projet, à savoir l’adoption d’un ton didactique et non polémique, a-t-il cru utile de l’exhorter respectueusement mais sentencieusement : […] il est de votre responsabilité de ne pas nous laisser nous battre, mais de favoriser au mieux le débat, la prière, le discernement puis l’action… »

* Étudiant-chercheur en Lettres à l’Université de Douala

Opinion

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