Le Bassin du Lac Tchad s’est distingué, ces dernières années, par une densification de la conflictualité, avec, en première ligne, la guerre menée par les Etats du pourtour du Lac (le Cameroun, la Libye, le Niger, le Nigeria, la RCA et le Tchad sont les six Etats membres de la Commission du Bassin du Lac Tchad) à Boko Haram, dont la dimension transfrontalière des projections de nuisance a mobilisé d’importants efforts, militaires notamment, avec l’activation de la Force mixte multinationale à l’œuvre en ce moment même.

L’apparition et le déploiement de Boko Haram ne procèdent cependant pas, d’une conjonction d’imprévus. Ils sont la résultante de nombreux paramètres sociopolitiques, historiques, économiques et culturels. Ils interrogent toute la trame des relations sociales, tant à l’intérieur de chacun des Etats confrontés à cette guerre, que les dynamiques sous-régionales qui, progressivement, s’ajustent aux contingences d’un environnement difficile. La responsabilité de chacun des acteurs en présence est, à cet égard, importante. Celles des femmes nous intéresse en particulier, en tant qu’elles sont des acteurs du développement à la base, tout comme d’ailleurs, les premières victimes des conflits armés. La sociologie de la responsabilité des femmes dans tout le processus de la prévention et de la résolution des crises politiques et des conflits armés est donc, révélatrice, à notre sens, de la capacité d’investissement de chaque communauté -locale, nationale et internationale à se penser elle-même, et à poser les bases d’un meilleur vivre ensemble.

Une crise humanitaire pérenne
L’état des lieux de la situation humanitaire du Bassin du Lac Tchad est calamiteux. Cette urgence humanitaire caractérisée prend place, dans un cycle de violences répétées, qui fait corps avec le processus de construction de l’Etat, dans la sous-région. Aux nombreuses pesanteurs socioculturelles et religieuses, viennent se greffer les manquements continus de la présence et de la visibilité des services publics, auxquels se substituent un certain nombre d’acteurs par défaut.
Le dernier rapport de Plan International (« Les voix oubliées des adolescentes du Bassin du Lac Tchad », septembre 2018) plante un décor de désolation : plus de 2,4 millions de réfugiés, dont la moitié est constituée d’enfants ; les violences visant en particulier les jeunes filles sont d’ordre physique, sexuel ; les adolescentes sont assujetties aux mariages précoces et forcés, dans un contexte d’insécurité alimentaire généralisée… Les Etats sont confrontés à des obligations immédiates de survie, leur propre existence même étant remise en cause.

L’ordre des priorités qu’ils arrêtent est alors, pour l’essentiel, sécuritaire. Ce qui rend, difficilement compatibles, les actions sécuritaires de court de terme, avec l’impératif de préservation de la trame de l’ensemble des relations sociales qui sont le fondement de l’existence de toute société.
La réflexion globale qui procède de ce rapide aperçu d’une situation dont les grandes lignes sont à (re)découvrir en permanence, nous conduit à poser les présupposés d’une réappropriation par les femmes, des trajectoires de leur propre salut. Car, c’est bien de cela qu’il s’agit. Les femmes ne peuvent plus se contenter de tenir une posture de cadets sociaux à la merci des fluctuations d’un antique rapport de force loin de leur être favorable. Elles doivent susciter les conditions de leur propre prise en charge, et participer à sa consolidation, de concert avec les autres acteurs nationaux et internationaux.
Pour cela, il faudrait que le cadre général d’un retour à la paix soit aménagé. Cette précondition sécuritaire, devrait être suivie par un certain nombre de dispositions favorables à l’émergence et à l’affirmation d’une autonomie des femmes en termes de formation, de promotion de leadership et de maîtrise de tout un arsenal d’instruments de droit (nous pensons notamment à la bonne compréhension et à l’application de la résolution 1325/2000 du Conseil de sécurité des Nations unies).

L’enjeu prioritaire de la formation des femmes
Le volet sécuritaire du règlement du conflit devrait comporter une dimension humanitaire et sociale. Celle-ci accompagnerait la restauration de l’ordre et de la sécurité, en posant les bases d’une nouvelle refondation sociale, dans laquelle les femmes seraient les principaux vecteurs. « On ne change pas une idée avec une Kalachnikov », a-t-on coutume de dire. Le retour à la paix est un processus éminemment politique et social. Il mobilise toutes les bonnes volontés à même de traduire, dans les faits, ce qu’il porte comme vision stratégique. Les femmes interviennent à tous les seuils de la socialisation à la base. Ce qui en fait des acteurs incontournables de tout processus de socialisation. La relocalisation des populations réfugiées devra se faire avec les femmes : elles devraient en être les maillons essentiels. Leur capacité de survie et de résilience est mise en ce moment à l’épreuve, dans les camps des réfugiés. Leur capacité anticipative, leur inventivité quotidienne doivent être indubitablement mobilisées, dans toute politique que voudraient mettre en œuvre les Etats ou les communautés d’Etats riverains du Lac Tchad. Par l’accueil des anciens combattants, par l’éducation de base fournie dans les familles et les espaces communautaires aux populations des villages et des villes, par leur engagement dans les dynamiques de création de richesses au niveau local (près de 80% des activités économiques des populations du Bassin du Lac Tchad sont halieutiques), elles constituent les meilleurs garants d’une vision prospective à même de prévenir et de contenir la survenance des crises et conflits à venir. Ces marqueurs d’alerte, ces yeux, ces oreilles, ce battement de cœur de la société entière devraient rester en éveil permanent.

Tous les acteurs stratégiques locaux et sous-régionaux devraient être attentifs au redéploiement des populations déplacées, et à l’effectivité de leur nouvel ancrage dans leurs sites et installations d’origine. Il est à prévoir d’importants bouleversements, dans toute l’organisation sociétale des populations riveraines du Lac. De manière plus commune, il faudrait accepter une inéluctable recomposition de toute la société. Aucune société ne sort indemne d’affrontements aussi violents que ceux d’une guerre. L’armature sociale en est profondément bousculée, et les effets s’en font ressentir à l’échelle de plusieurs générations. Il va sans dire que de nombreuses résistances à ce changement ne manqueront pas de se manifester, dans des modalités dont nous ne doutons pas de la violence.
Les interactions avec d’autres parties prenantes de la scène politique et sociale sont à mettre également en relief. De nombreux parcours et itinéraires existent ainsi, qui préfigurent le paysage des dynamiques locales et sous-régionales des années à venir. Nous n’avons pas, ici, de prétention à l’exhaustivité ; mais, comment ne pas mentionner la création, au Tchad il y a quelques jours, du projet « Le défi de crise à oubliée », sous la férule de l’ONG ACRA ?

Le projet est centré sur la lutte contre les violences fondées sur le genre, et la mobilisation de moyens pour faire face à la crise humanitaire à laquelle est durablement confronté le Tchad. Membre de la plateforme associative promotrice du projet, l’Association pour la promotion des libertés fondamentales au Tchad (APLFT) avance ainsi quelques chiffres officiels, sans doute bien loin de la réalité : un décompte de 514 (410 femmes et 58 filles de moins de 18 ans) cas de violences basées sur le genre au Tchad, pour le compte de 2018, parmi lesquels 64 viols.
Beaucoup reste donc à faire, et le chantier des transformations sociales nécessitées par ces révélations éparses est immense. Il pose, irrémédiablement, la question du vivre ensemble, au sein de chacun des Etats et entre ces Etats.

Quelle société voulonsnous bâtir aujourd’hui et demain ?
Le rôle central que nos communautés de base, nos Etats et nos communautés d’Etats devraient accorder aux femmes, s’articulerait volontiers autour de cette question fondamentale. L’exacerbation de divergences débouchant sur une crise politique puis un conflit armé résulte d’une incapacité, voire d’un refus, à entendre les préoccupations et les questionnements des acteurs fondamentaux, ceux qui constituent l’épine dorsale de nos sociétés. Notre réflexion avait l’ambition de dresser le cadre général d’une démarche interrogative qui se poursuivra. La réponse opportune à la question qui précède, est le meilleur baromètre de la vision qu’une communauté ou un Etat porte sur elle/lui-même.
Aucune société ne peut se construire, en méconnaissant le rôle, la capacité d’interaction et l’apport de chacune de ses composantes à son développement.
La population du Bassin du Lac Tchad était estimée à environ 45 000 000 d’habitants en 2012 (www.ornl.gov/gist ), et se trouve au centre de bien d’enjeux complexes (pour les 70 communautés sociolinguistiques qui y sont répertoriées), nécessitant une prise en charge qui associe à la fois des éléments des dynamiques locales, et des préoccupations d’ordre plus inclusif.
Les Etats du pourtour du Lac Tchad devraient prendre plus en compte encore, la présence et l’extraordinaire ingéniosité sociale dont ont su faire preuve, dans le temps, les femmes dans cette partie du continent. Elles sont l’allié stratégique par excellence, de l’intégration locale et sous-régionale, en tant qu’acteurs privilégiés de la paix durable et du développement durable.

*Juriste et politiste Membre de l’Association des Juristes Sénégalaises (AJS)
Consultante internationale en VBG Dakar, Sénégal

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