Ferdinand Paul Enoka* : La craie contre le pistolet et la brutalité

Depuis quelques mois, entre 2019 et 2020, l’institution scolaire camerounaise montre le visage le plus hideux de l’état mental et psychologique de sa société qui dit pourtant viser l’émergence à l’horizon 2035. Entre tuerie entre élève, assassinat des profs, violence de toute sorte ; avec comme apéritif la consommation de la drogue, et comme bouquet la douche publique et les gaz lacrymogènes des Force de sécurité et de l’ordre(FMO), on peut raisonnablement craindre qu’une telle société coure à sa propre destruction si rien n’est urgemment fait.
Des têtes brûlées, l’école de tout temps en a toujours eu. Des enfants difficiles, des maîtres plus que sévères que d’autres et une administration scolaire toujours intraitable sur la discipline. Des têtes dociles, ne voulant qu’apprendre auprès des profs tantôt faibles de tempérament, tantôt forts et même très forts de caractère ont toujours existé dans l’institution scolaire qui n’est rien d’autre qu’une institution humaine. Cependant, les tragédies qui s’égrainent à répétions telle une dévote égrenant son chapelet pour des neuvaines interminables obligent à ne plus confiner ces violences et autres tueries au chapitre des faits divers de notre société.

Rappel de quelques faits crapuleux, criminels et humiliants
Pour commencer par ce qui a sérieusement défrayé la chronique en 2019, c’est le petit Tchanou Rochnan Blériot du Lycée Bilingue de Deido à Douala qui est poignardé par un autre élève du même établissement dont ont dit qu’il avait été pourtant renvoyé mais qui s’est curieusement retrouvé dans l’enceinte de l’école ! La cause du crime, une affaire de téléphone en plein campus scolaire ! Après l’accalmie due aux congés de pâques et aux grandes vacances, un autre drame de nature criminelle va entacher le sanctuaire qu’est l’école. Cette fois ci, la capitale économique passe le relais à la capitale politique Yaoundé. La scène se déroule le 14 janvier 2020 au Lycée Classique de Nkolbisson.

C’est l’élève Bissi Ngosso Brice âgé de 17 ans en classe de 4eme qui poignarde son prof de maths. La cause, l’indiscipline de l’élève qui irrite le jeune prof Boris Kévin Njomi Tchakounté décidé à ne pas faire son cours avec un élève turbulent qui en plus décide de ne pas exécuter la punition qui lui est proposée afin que tout revienne dans l’ordre comme l’affirme les élèves ayant suivi la scène. A côté des assassinats, des blessures. C’est le 15 janvier que la scène se déroule. A quelques encablures de Yaoundé, au Lycée Bilingue D’Obala, en plein match de football, une bagarre se déclenche entre deux élèves. Et l’un d’eux réussit à se procurer une machette et coupe de doigt de son camarade. A Garoua-Boulaï, c’est un autre qui balafre son camarade de classe avec un pignard.

Comme si cela ne suffisait pas, ce sont aussi des parents qui rentrent dans la dance. Une institutrice battue jusqu’à l’évanouissement ici, un surveillent général molesté devant les élèves, un autre, sous le prétexte d’importantes fonctions administratives à lui confié par l’Etat met un enseignant à genoux devant son enfant d’élève et lui intime de s’excuser. Et la dernière frasque répertoriée est une sous-préfète et un enseignant s’empoignent dans une salle de classe devant les élèves passant une évaluation. Ce petit chapelet montre bien une brève histoire de l’avenir à l’allure où vont les choses. Mais comment peut-on expliquer de telles dérives dans des lieux de formation, d’éducation, je voulais dire d’humanisation de la part d’animal qui sommeille en l’Homme ? Victor Hugo avait-il tort de déclarer que « chaque fois qu’on ouvre une école c’est une prison qui se ferme ?

Une société en décrépitude comportementale avancée
Ce n’est plus un secret de polichinelle. La société camerounaise au propre comme au figuré va mal sur le plan social qui a lui seul permet de par sa transversalité de prendre le pouls réel de la nation. En effet, les comportements s’effritent, la violence se banalise, le chômage des jeunes devient de plus en plus endémique, le désordre urbain est devenu la chose la mieux partagée, la morale a foutu le camp. On observe donc une promotion des contres valeurs comme la réussite sans efforts, la montée fulgurante et inquiétante su tribalisme, les trafics d’influence de plus en plus néfastes pour la cohésion nationale, la démesure de la richesse d’une ultra minorité dans l’océan de pauvreté de la masse. Et c’est dans cette pauvreté à outrance que se meuvent les enseignants qui ont la charge de former les bâtisseurs du Cameroun.

Des têtes brûlées à l’école, le phénomène n’est pas nouveau. Par contre, avant les années 1990, il était rarissime. Mais pourquoi ce point de rupture ? En effet, cette année marque un point de basculement en tout. Derrière la démocratisation, on peut désormais insulter qui on veut, du Président de la République au citoyen lambda. On a libéralisé la parole et on l’utilise comme on veut. Pour reprendre le philosophe Hubert Mono Ndjana « on a écarté la norme et on a normalisé l’écart ». Tant pis pour la morale et l’éthique ancestrale jadis rigoureusement respectée par nos pères. Cette période marque aussi le temps des ajustements structuraux dont on n’a pas fini de voir les conséquences. Les compressions massives des travailleurs, les fermetures des entreprises, les coupures drastiques des salaires qui transforment les parents en gueux.

Et comme le musiciens camerounais Georges Diskson l’a chanté dans un tube phare « crise économique » des années 1990, les parents perdent l’autorité sur les enfants, les femmes défies publiquement leurs maris, certains enfants emboitent le pas et s’en vont jusqu’à affronter leurs parents. Le mal se creuse et chacun feint de ne pas voir le Cameroun chavirer. C’est aussi la période où la presse, plus nombreuse commence à révéler les détournements massifs de fonds par les agents de l’Etat. Les parents, sacrilèges sont désormais des voleurs ! Eux qui incarnaient l’éthique deviennent subitement des cleptomanes, des contres modèles. Dès cet instant, la morale à fichu le camp. Et toute la société s’en prend au jeu. Le policier se paye en route, l’administrateur, chef de terre dans son domaine, le douaniers dans son secteur, le médecin à l’hôpital, et l’impensable, le professeur, jadis vitrine de la société, vend désormais lui aussi, les notes!

Pour couronner le tout, la télé, non, que dis-je, le câble. Les films de braquage sont diffusés. La télé fait la promotion des dealeurs, des gringos, des hors la loi, des enfants qui tue leurs parents, leurs camarades, leurs enseignants. Pauvres chaines de télé camerounaises. Elles sont absorbées et parfois cèdent à la tentation de diffuser les produits dont le public devenu fou en raffole. Les Novelas par exemple créaient désormais des discordes publiques entre le père qui veut regarder un journal ou une émission de débat et la mère soutenues par les enfants qui veut voir Sergio ou Ricardo et pourquoi pas Catalina. Le pouvoir n’est plus éparpillé. Il n’y a plus de pouvoir tout simplement pour réguler la morale et l’éthique sociale. Aussi part-ton du laissez-aller de la maison pour tenter de l’imposer à l’école.

L’école, l’espace paradoxalement visible de la déliquescence de la société
Le laisser-aller de la société se retrouve donc naturellement à l’école. La somme de petits brigands qui échappe au contrôle familial est donc envoyée à l’école. C’est le professeur qui doit les redresser. Mais qui est ce professeur ? En général, soit il est jeune, sans salaire pendant des mois. Son image est peu reluisante. Les élèves, surtout dans les grandes villes s’en aperçoivent toujours vite et le le tourne en dérision quand ils ne le toisent pas tout simplement. « est-ceque c’est son savoir là qu’on mange » ? « Eto’o a-t-il eu besoin de ton savoir pour avoir de l’argent » ? entend-on régulièrement de la bouche des élèves. Soit il commence à prendre de l’âge. Et, déçu par sa condition, met le peu de volonté possible pour faire son travail. Dans les deux cas de figure, on a la pauvreté et l’inexpérience d’un côté et l’expérience et la démotivation de l’autre. La démotivation s’expliquant souvent par des injustices accumulées du fait du non-respect des profils de carrières.

« Comment un jeune collègue, à peine cinq ans de carrière peut-il être surveillent général, censeur voir directeur de CES alors qu’à plus de 20 ans de carrière, je m’échine toujours dans les salles de classe » entend-on souvent dire ça et là les enseignants se plaindre. Dans ce bouillonnement, l’attention baisse et les élèves délinquants prennent le pouvoir. Encouragés par des mesures et autres disposition qui vont jusqu’à interdire la punition des élèves, ces derniers deviennent des petits rois inaptes à recevoir une éducation dans la rigueur de ce qu’elle doit être ! Pauvre de ceux qui gardent encore les souvenirs des terribles punitions des maîtres et qui s’écrient impuissamment « ah ! La belle époque. C’est de mon maître que je tiens çà ou çà ».
Désormais, avec le Tramol et ses cousins se consomme à volonté à l’école. Les élèves sèment la terreur à l’école et dictent leurs règles. Entre bagarre armée, coups et blessures sur les camarades, les professeurs eux aussi ont pour leur grade. L’apothéose, c’est l’assassinat de Njomi Tchakounté à Nkolbisson.

Obsèques de Njomi Tchakounté, Douche froide et gaz lacrymogène sur les professeurs en toge
L’atmosphère était déjà bien lourde dans le corps des professeurs ce 30 janvier, date de la levée de corps du jeune prof de mathématiques, spécialisée dans son domaine d’élite, la géométrie. Spécialisation qui rappelle la devise qui barrait l’entrée à l’école de Delphes dans la Grèce de Platon : « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre ». D’abord, beaucoup d’enseignants ont été outrés des bastonnades à répétions dont ils sont l’objet de la part des parents et des élèves. En plus, l’incident d’Ayos entre madame la sous-préfete qui a violé la salle de classe et fait embarquer un professeur de philosophie passant son évaluation à suffisamment tendu le contexte déjà surchauffé. Le 30 janvier, les obsèques de Tchakounté devenaient donc plus que des obsèques qu’il fallait avoir l’élégance de juste très bien encadrer. Les enseignants, sortis en nombre comme jamais dans la république étaient donc décidés à non seulement pleurer leur collègue mort sans avoir goûté au moindre centime de son salaire, mais aussi crier leur colère sur leurs conditions de travail et de vie peu enviables. Ils en avaient aussi contre leur ministre de Tutelle dont le communiqué présentant Tchakounté Comme un « déserteur » alors qu’il était, six mois après sa sortie de l’école et sa prise de service, sans solde, ni frais de relève.

Mais, cette démonstration n’était pas du goût des autorités en charge de la sécurité et sans doute, de l’autorité de tutelle des Enseignements Secondaires, la première concernée qui aurait pourtant pu utiliser ce drame pour redonner à l’école sa place, son sens, sa noblesse en venant personnellement ou en déléguant un collaborateur de haut niveau pour officier ces obsèques. « Les enseignants n’attendaient que çà et rien que çà » regrette l’un deux. Au contraire, ce sont les policiers et les gendarmes que la république a opposé à un corps en deuil. Au Carrefour EMIA, emblème des officiers eux même formés à l’école, mais aussi carrefour des grandes écoles de la ville de Yaoundé et des plus emblématiques du Cameroun, les enseignants ont été stoppés net, comme des bandits, malgré leur toge qui consacre la sacralité de ce qu’ils sont.

« Seuls le corps et la famille peuvent passer. Pour le reste, votre marche (procession) s’arrête ici » lance furieusement et fermement un officier devant appliquer un ordre reçu. Les enseignants, eux, ne l’entendent pas de cette oreille. Certains s’asseyent à même le sol pour indiquer qu’ils veulent rendre Hommage à leur collègues jusqu’au bout. Alors, ça se gèrera à la force. Les enseignants, parés de leurs attribut de noblesse sont pulvérisés par des engins à jet d’eau et éparpiller au gaz lacrymogène. C’est la débandade dans les quartiers. La République montre alors à tous ce qu’elle peut faire de plus laid. Humilier tout un corps devant la population, et surtout « tirer » sur un corbillard pour extraire le prétexte de l’attroupement. Pauvre Njomi Tchakounté ! Si jeune, si beau, si frêle, si mathématiquement intelligent, qu’elle triste fin aux odeurs de gloire!

La craie contre le pistolet et la violence sur les enseignants
Comment a –t-on envoyé les enfants à l’école le vendredi 31 janvier après avoir autant piétiné ceux qui s’en occupent pour en faire des Hommes pour reprendre Victor Hugo ? Dans quel état d’esprit la société tout entière a-t-elle envoyé les enfants à l’école après que ces mêmes enfants aient vu leurs maîtres humiliés, étouffés, apeurés, asphyxiés, fuyant comme des bandits traqués ? Comment la société envisage, après ce camouflet envoyer les enfants à l’école pour en faire qui un ingénieur, qui un médecin, qui un architecte, qui un magistrat, qui un interprète, qui un journaliste, qui un policier, qui un gendarme, qui un militaire, qui un mécanicien, qui un pilote… qui, ironie du sort, un enseignant ? Comment la société, après une telle dé-culottée publique de l’Enseignant pense-t-elle que les enseignants se comporteront désormais à l’école ? Seront-ils encore enthousiastes pour le peu qui leur reste ? Seront-ils encore capables de ramener l’élève à la raisons ? Seront-il encore attentifs à la correction des copies de élèves, avenir du Cameroun, comment se comporteront-ils? Qui peut parier qu’ils le feront encore avec rigueur ? Qui peut dire avec certitude que les évènements du 30 janvier ne marqueront pas l’accélération de la déliquescence totale de notre société dont on claironne à tue-tête qu’elle doit être émergence à L’HORIZON 2035 ? Après la place que les enseignants ont officiellement actée comme étant la leur le 30 janvier, qui peut miser positivement sur un avenir radieux du Cameroun pour les 20 prochaines années
?
Seules ces questions ainsi que les questions de ce type valent aujourd’hui la peine d’être posées pour ceux qui, au moment le plus dur de la course, pendant que tous les cyclistes ont le nez dans le guidon, eux, lèvent avec courage les yeux pour voir l’obstacle qu’il faut défier en pensant en même temps à comment le défier. Le président de la République a probablement pris la mesure de la catastrophe en produisant son communiqué de condoléance juste au lendemain de la douche forcée et de la respiration étouffée infligée aux enseignants. Son communiqué qui va à l’encontre de celui de madame la Ministre des Enseignements Secondaires en consacrant le précocement mort Tchakounté enseignant au Lycée Classique de Nkolbisson ne sonnent-il pas comme un désaveu de sa Ministre qui, en ne parvenant pas à transformer un drame en une action d’éclat politique lui a bien montré qu’on ne fabrique pas un politicien par décret. Enfin, comme le disait Cheikh Anta Diop « ce qui a fait l’Egypte qu’on admire aujourd’hui, c’est plus le travail de ses scribes (intellectuels) que la puissance militaire des pharaons. Les pharaons ayant perçu le caractère presque divin des enseignants décidèrent de les élever et de les protéger ». D’où la maxime pharaonique du roi Khety pour son fils Merikarê, alors préposé au trône « saches mon fils quand tu gouverneras que l’intelligence sera toujours au-dessus de l’épée ». Quoi de plus utile dans notre société en pleine dérive comportementale que de méditer pour la route cet aphorisme de Ki-Zerbo tiré de son incontournable ouvrage Eduquer ou périr : « on ne naît pas tout fait ».

* EgyptologueHistorien, Journaliste, enseignant à l’université de Maroua

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