Ferdinand Paul Enoka : L’après Biya : rupture ou continuité

Sens et revers de l’opposition au professeur Kamto et à ses idées.

Dans la lutte pour la succession au président Paul Biya à la tête du Cameroun, un Homme cristallise aujourd’hui toutes les attentions. Les oppositions suscitées vis-à-vis de sa personne et des idées dont il est porteur interrogent le sens qu’on voudra donner à l’après Biya : rupture ou continuité ?

1- Un peu d’histoire

L’histoire politique du Cameroun est riche en enseignement à ce sujet. Pour éviter de remonter trop loin, commençons par la décolonisation. L’opposition à la colonisation a montré une haine terrible d’une certaine élite camerounaise soutenue par la France à l’endroit de Ruben Um Nyobè et de ses idées. Pour la libération
du Cameroun de la colonisation (Mandat et tutelle n’étant qu’une farce à bien des égards), le pays s’est divisé en deux. D’un côté ceux qui souhaitaient une vraie libération, donc une indépendance réelle et ceux qui voulaient une indépendance certes, mais dans la logique de la France. Les premiers, portés par l’Union des Populations du Cameroun (UPC) qu’on peut qualifier de progressistes, de nationalistes au sens le plus total du terme étaient conduits par Ruben Um Nyobè qu’accompagnaient Moumié, Ouandié, Osendé Afana et bien d’autres. Les seconds qu’on taxerait volontiers de conservateurs, soutenus par la France furent un temps amenés par André Marie Mbida. Mais celui qui arriva finalement à arracher le flambeau fut Ahmadou Ahidjo.

Les conservateurs, détenteurs de la force légitime s’organisèrent donc à broyer les progressistes nationalistes. Les méthodes utilisées furent la calomnie, l’intimidation, les déportations, les assassinats. Quelques exemples : pour contredire Um Nyobè à l’ONU, la France dépêcha René Charles Guy Okala pour traiter
Um de « menteur, et de soutenir que les Camerounais vivent bien à l’ombre de la France » ; « entre 1949 et 1971, tous les membres de l’UPC furent traqués, arrêtés, déportés, détenus arbitrairement, etc. par le pouvoir colonial et plus tard, par le pouvoir camerounais». L’histoire nous montre aussi que John Fru Ndi fut correctement muselé, assigné en résidence surveillée lorsqu’en 1992, il fit vaciller le pouvoir lors de l’élection présidentielle officiellement la plus disputée de l’histoire et dont des doutes persistent toujours sur l’identité du vainqueur. En 1997, le Professeur Titus Edzoa, pourtant Beti vit la foudre qui s’abattit sur lui après la présentation de sa candidature à la présidentielle. Il purgeât 17 années de bagne en guise de punition à valeur pédagogique!

A partir de ces faits, on peut dire que l’opposition au professeur Kamto et à ses idées dépasse largement les conceptions tribales qu’on veut faire avaler aux Camerounais. Pour la lutte pour l’indépendance, les ethnies montrées du doigt comme un danger pour le Cameroun furent d’abord les Bassa et puis les Bamiléké.
En 1992, ce sont les Anglo-Bamiléké qui furent taxés de tous les noms. Quand Boko Haram s’est déclenchée, certains conservateurs ont crié au complot des nordistes qui veulent reprendre le pouvoir. On voit donc que le tribalisme n’est qu’un prétexte. Il n’est que la fumée qui masque la vraie réalité : la volonté du groupuscule
qui tient le pouvoir et qui veut le conserver à son avantage comme c’est le cas depuis 1960. Le peuple peut donc s’étriper tranquillement avec les armes ethno-tribalistes. Le but de sa distraction est atteint.

2- L’hypocrisie politique et l’acharnement contre tout candidat capable de prendre le Cameroun

Dans le parti au pouvoir, et surtout chez ceux qui entourent le président Biya et qui ont la puissance de l’Etat, les ambitions pour prendre le pouvoir sont certaines malgré les masques et les fards d’indifférence, voire de détachement qu’ils affichent. Cette méthode a déjà marché. Ainsi, jouent-ils entre-eux aux coupes tendons.
Les câbles de Wikileaks ont bien montré comment certains ministres aux postes clés, tendaient dans le cadre de l’opération épervier à faire passer à la trappe les potentiels successeurs au président. Ce fut particulièrement le cas entre Amadou Ali et Marafa Hamidou Yaya, aujourd’hui écroué pour « complicité intellectuelle » dans l’affaire Albatros, l’avion du président. Si le mobile officiel de son arrestation est kafkaïen, on peut noter qu’il voulait bien prendre le pouvoir après la fin du mandat du président dont on sait qu’il était prévu pour 2011 ( câble Wikileaks). Homme charismatique et très compétent, il fut poussé dans l’ombre sous le regard enjoué de ceux qui veulent le pouvoir mais qui n’osent le dire. Il fut abattu par les membres de son propre clan politique qui voyaient en lui ce qu’ils veulent eux-mêmes être, c’est-à-dire président ! Ici encore, la condamnation a valeur de pédagogie pour les éventuels prétendants issus du sérail.

Le groupe des conservateurs ne veut donc pas voir un candidat sérieux se pointer au pouvoir, quel que soit son camp ou son origine. On peut remarquer que ce groupe ne s’attaque pas aux opposants de faibles envergures ou à ce qu’ils fabriquent. Ce qui est d’ailleurs naturel. Pour ce groupe, le professeur Kamto est donc une menace très sérieuse. Il faut obligatoirement le salir, le discréditer, le museler, le mettre dans l’ombre. Et les arguments qu’ils utilisent laissent souvent pantois ! « Kamto ne peut pas combattre un système qu’il a servi », « Kamto n’a joué aucun rôle sérieux dans l’affaire Bakassi », « Kamto n’est qu’un ambitieux qui veut détruire le pays et entrainer la perte des Bamiléké », « le MRC n’est qu’un parti de bamiléké, etc. ». Cet acharnement montre bien la crainte que ce groupe a du candidat dont ils connaissent au fond la compétence et la trajectoire. La logique est donc celle du panier à crabe. Tout faire pour manger ceux qui peuvent prendre le pays en attendant que le vieux lion qui serre encore bien les vis décide soit de nommer un successeur pour continuer le conservatisme, soit qu’il devienne complètement incapable de faire quoi que ce soit. Et alors…, si le plus puissant ne prend pas le pouvoir, c’est la guerre, celle-là que présagent et redoutent certains diplomates dans Wikileaks

3- Mettre en avant le tribalisme et éviter de parler du programme politique

Ce qui frappe dans l’opposition au professeur Kamto est le refus de discuter de ses idées. Pendant toute la campagne, l’accent a été délibérément mis sur le tribalisme. Dans la conquête du Nord, on lui a opposé qu’ « il refusa d’enseigner à l’université de Ngaoundéré parce que les nordistes sont des moutons ». Les auteurs savaient pertinemment que c’était faux. Mais il fallait le dire ainsi pour rendre la masse du nord hostile à Kamto. Dans le reste du pays, les vieilles méfiances et autres idées reçues contre les Bamiléké ont refait surface. « Une amie enseignante me dit d’ailleurs sans ambages qu’on ne veut pas d’un bamiléké à Etoudi car, il va transformer le palais en porcherie ». Un autre ami, haut cadre de la police me lança pendant une discussion sur les potentiels vainqueurs de la présidentielle : « on ne veut pas d’un Bamiléké, même s’il a le meilleur profil et le meilleur programme. D’ailleurs, on n’a pas besoin de connaître son programme». Concluait-il. Il se dégage donc que certaines considérations provoquées par le pouvoir colonial se sont bien enracinées. On est bien loin de l’époque où, un Sokoudjou
Rameau pouvait être élevé par un Atangana et en devenir le successeur !

4- La répression, l’intimidation et l’éloignement du champ politique

Ce qui se passe avec les arrestations de masse des cadres et militants du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) ressemble étrangement à ce qui se fit contre l’UPC dans les années cinquante. Interdiction d’agir en tant que parti politique, arrestation en cascade et déportation, intimidation de toute sorte, etc. L’idée étant visiblement de créer un vide politique dans le MRC. Ainsi, dans les batailles électorales qui s’annoncent, si les leaders du MRC ne sont pas libérés, sans doute ce parti aura plus de mal à s’exprimer. L’intimidation touche aussi les idées. A l’université comme au lycée, le soupçon d’une réflexion réelle ou supposée sur Kamto peut valoir quelques ennuis. A l’université de Dschang par exemple, un professeur a dû s’expliquer pour avoir donné un sujet intitulé « l’électeur camerounais est-il imbécile ? » à ses étudiants de sciences politiques ! Au lycée de Mendong à Yaoundé, un jeune enseignant vacataire a perdu son petit emploi pour avoir donné comme sujet de philosophie, un texte sur le tribalisme tiré du livre du Professeur Kamto, L’urgence de la pensée. Interrogé, l’animateur pédagogique
a confirmé que non seulement l’épreuve était conforme, mais aussi que le texte du Professeur Kamto a été tiré d’un livre au programme. Toute cette fébrilité qui se transforme vraisemblablement en acharnement montre bien qu’on veut effacer à la fois un homme et sa pensée. Pour le cas de l’université, la réponse du professeur a clairement montré ce qui était attendu des étudiants : analyser le comportement des citoyens en situation de vote. Loin alors de ce que ceux qui l’on interpellé avaient pensé. A quoi nous servira donc l’université et l’école en général si penser devient un problème ?

5- Paul Biya et la question du dauphin et la continuité des conservateurs

Dans les chaumières, au marché, dans la rue, on entend régulièrement dire : « laissez le président ! Le moment venu, il désignera son successeur ! ». Ainsi pensent de nombreux Camerounais qui ont finalement oublié, sans doute à cause du règne royal du président que nous sommes dans une République. Une telle logique n’arrange pas
forcément tous les membres du sérail. Mais, ils s’y font. Officiellement, le président Paul Biya réfute l’idée du dauphin. Répondant à une question du journaliste Ulysse Gosset de France24 en 2007, Paul Biya laissa entendre « qu’il n’y a pas de dauphin au Cameroun. L’idée du dauphin s’accorde mal à la démocratie ». Pourtant, en coulisse, il a souvent confié à ses proches que « la meilleure manière de transférer le pouvoir en Afrique est celle par laquelle Ahidjo lui a transmis le pouvoir ». Dans le contexte politique actuel, il a toute la force de le faire. Dès lors, l’idée de Kamto de vouloir prendre le pouvoir alors qu’il n’est pas choisi par lui est inadmissible. D’où l’acharnement des conservateurs à mettre Kamto hors de portée de ses propres ambitions, hors des lumières, même de celles des lucioles.

6- l’effet boomerang sur l’opposition au professeur Kamto et à ses idées

L’opposition aveugle au professeur Kamto et à ses idées produit plutôt l’effet inverse. Avec son arrestation ainsi que les membres de son parti, il a reçu un coup de publicité incomparable. Son nom est dans tous les journaux nationaux et internationaux. Toutes les chancelleries parlent de lui autant que le Camerounais lambda. Pour les masses qui souffrent, l’adversité du régime lui donne en offrande le costume du sauveur. Grand juriste international, professeur titulaire des universités, il est désormais connu même par ceux qui ne savent ni lire, ni écrire. Les dernières prises de position des Etats-Unis par son sous-secrétaire d’Etat pour l’Afrique Tibor Nagy sur les chaînes internationales confirment que la brutalité du régime face au Professeur Kamto et ses partisans ne fait que lui donner la stature de président à laquelle il aspire. Un peu comme Antée, les brimades le rendent plus fort. Dans certains milieux du pouvoir, il se murmure même de plus en plus fortement qu’il fallait penser avant de l’arrêter ! Aujourd’hui par exemple, des gens montent au créneau pour réclamer la réédition urgente de L’urgence de la pensée, le livre du professeur.

*Ph D, journaliste et Historien, enseignant à l’Université.

Opinion, Une

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