Gibraltar Drakus : “Je ne suis pas la Mère Teresa”

De tous les artistes du bikutsi, il demeure l’un des plus précoces. À 15 ans à peine, il écumait déjà les dancings de la ville de Yaoundé pour enflammer les soirées des fêtards au moment où sa génération de personnes pensait à finir les devoirs. Maladif enfant, et né d’un père médecin, Nkodo Owona Bernard de son véritable nom s’est découvert une nouvelle vocation humanitaire : voler au secours des artistes malades. Vilipendé par certains et adulé par d’autres, Drakus refuse pour autant être considéré comme la Mère Teresa.

Le ciel de Yaoundé sous lequel me parle l’artiste Gibraltar Drakus en ce mois d’août 2020 est sans éclat comme les bagues argentées qui enserrent les doigts de sa main gauche. Une casquette aux couleurs rouge, noir et verte vissée sur la tête à la Bob Marley, dissimule joliment sa coiffure rasta. Le néo quinquagénaire n’a de cesse d’assener qu’il n’est pas entré dans la musique par calcul ou par effraction. En rien revanchard, il parle de « misère » pour certains de ses collègues qui le vilipendent et profitent des collectes en direction des artistes malades ou décédés pour se remplir les poches : « J’ai été écœuré au deuil de Mbarga Soukouss ; certains ont pris de l’argent par exemple pour la chorale et l’approvisionnement en électricité mais rien n’a été fait. Nous étions obligés de chanter à Nkolndongo pendant la messe à la suite du prêtre. Une vraie honte ! » L’homme qui adule la dignité comme son premier biberon n’en revient pas pour de tels écarts.

Gibraltar qui n’a plus aujourd’hui la fine silhouette du frêle adolescent qui fit danser le Cameroun entier faisant pleurer des milliers de fans et des hordes de minettes des lycées avec son premier album intitulé « Hommage à Zanzibar » en 1989. C’est désormais un adulte qui assume ses convictions. Le physique généreux et imposant, une barbichette sous le menton, Gibraltar est enfoncé dans un grand fauteuil en faux cuir noir aux accoudoirs en bois. Sa voix éternelle et doucereuse soudain s’accélère de temps en temps par révolte, par tristesse et comme par mélancolie . « Je ne m’occupe pas de tous les musiciens de la République mais de ceux qui me sollicitent… Je ne peux avoir les moyens pour tout le monde. Je ne suis pas la mère Térésa. Dak Janvier par exemple cloué par la maladie avec pris son téléphone pour m’appeler. Il était conscient que je pouvais faire tourner mon carnet d’adresses pour l’aider un peu. Ce que j’ai fait. Malheureusement il est décédé et j’ai mis le corps à la morgue parce que je ne voyais presque pas sa famille pendant son internement au centre Jamot de Yaoundé. »

Misères et blessures
Prendre soin des artistes malades n’est pas une entreprise facile pour Gibraltar Drakus. Autant il pense se dépenser généreusement pour la bonne cause, autant il reçoit aussi des volées de coups en dessous de la ceinture de la part de ses détracteurs qui l’accusent de profiter de ces coups de cœur et de ces mains levées pour avoir un peu de pain sur sa table :
« J’ai été offensé plusieurs fois dans cette entreprise humanitaire. On a mis des animateurs véreux sur mon dos pour persifler contre moi sans la moindre preuve des détournements supposés. Autour du deuil de Tino par exemple, grâce à mon entregent son aîné a reçu de l’argent du cabinet civil. » Gibraltar Drakus précise d’ailleurs qu’il y en a qui font la sieste chez eux quand lui il arpente la ville à solliciter les âmes généreuses pour aider ces artistes en situation difficile : « Mais dès qu’ils ont vent de ce que j’ai reçu quelque chose, ils s’empressent de me demander des comptes. Ils ne se demandent jamais comment je fais pour me déplacer, ce que je dépense pour le téléphone ou pour faire le tour des bureaux ou des amis et connaissances…

C’est ingrat et malsain de leur part. » A en croire l’artiste, les personnages peu recommandables écument le milieu avec des habitudes et des attitudes les plus blâmables. Les exemples ne manquent pas : « Au deuil de Djang le Zappeur, un aîné a tenté de distraire les 350 000frs envoyés par Chantal Ayissi et K-Tino. Il a fallu des interventions des personnalités comme Magloire Ondoa pour que cet argent revienne dans les caisses pour les obsèques !» Le cas qui préoccupe Gibraltar en ce moment est bien celui du musicien chanteur Chouchou Bienvenu miné par la maladie depuis des années déjà. Il essaye de tout mettre en œuvre pour sauver son collègue. Il n’en fait pas une affaire de fierté. Il est tenaillé par une seule chose ; l’impératif d’humanité : « Quand je me suis jeté corps et âme dans la souffrance de Chouchou Bienvenu, je l’ai enlevé d’un centre de santé au quartier Mvog-Mbi pour le faire admettre à l’Hôpital Central de Yaoundé grâce au Directeur. Et une compatriote de la diaspora me versait 50 000 francs chaque semaine pour les soins de Chouchou. Devrais-je le crier sur les toits ? Maintenant nous sommes dans un autre processus.»

Les Têtes Brûlées
Si Nkodo Owona Bernard est devenu le Gibraltar Drakus que l’on connaît aujourd’hui c’est grâce à son talent personnel, à son expérience dans les Têtes Brûlées mais aussi à sa rencontre avec le célèbre guitariste Zanzibar Epeme disparu à 26 ans en Octobre 1988. Il regrette cependant qu’après la mort de Zanzibar, le Manager des Têtes Brûlées, Jean Marie Ahanda soit allé chercher Mengala Joss qui n’était qu’un rythmeur et non un soliste. Cette erreur de casting sera définitivement fatale à la succession technique de Zanzibar : « Ahanda voulait de tout le monde sauf d’Atebass, d’Apache et de moi, confesse-t-il avec regret. » En 1985 Drakus jouait déjà avec Zanzibar, Soul Mangouma, Nylon, Apache et Ndeko à Liberté Bar à Mvog Ada. Quand il rentrait des cours il allait avec ses effets scolaires au cabaret pour repartir en classe le lendemain ; il passait ses nuits chez Zanzibar. Le célèbre soliste se devait de le réveiller le matin pour aller à l’école, au collège IMOTEC : « il arrivait, préciset-il, qu’avant de me rendre à ces nuits chaudes, je finisse d’abord mes devoirs.

Mais longtemps avant de faire la connaissance de Zanzibar et l’orchestre du collège, je jouais à côté de la maison dans l’orchestre du Johnny Black au Camp de la régie…fin 1984-1985 j’étais le chanteur principal chez les Têtes Brûlées qui interprétait les Kassav, Ebogo, et autres artistes. J’adorais Hilarion Nguéma, Georges Seba, et Niboma… Je voulais imiter leur technique de chant. » La déchirure avec Les Têtes Brûlées arrive très vite alors qu’il était entré dans le groupe par le biais de Soul Mangouma, qui, ayant eu des bisbilles avec Zanzibar, avait claqué la porte. Son sort est scellé plus tard : « à partir de la soirée Découvertes Rfi au Palais des Congrès de Yaoundé, j’ai commencé à sentir qu’on ne voulait plus de moi, me reprochant ma grande jeunesse. Après ce fut une sordide histoire de « fumer de l’herbe » qui a été mise en avant. Certains artistes dans les Têtes Brûlées estimaient que le fait pour moi de ne pas « fumer l’herbe » signifiait que j’étais un traître. Zanzibar ne fut point d’accord de cette démarche où on voulait me contraindre à fumer du cannabis. J’ai été choqué et je suis parti au nom de mes convictions personnelles. Mais je suis resté en bons termes avec Zanzibar »

Un passé très composé
Qu’on se le dise, Gibraltar Drakus est bien mieux dans son rôle de musicien par vocation que celui d’humanitaire d’occasion dans lequel il se retrouve aujourd’hui, contraint par l’indigence du milieu. Critiqué par une partie de ses collègues musiciens par malveillance ou par mauvaise habitude, ce charisme de la charité et de la compassion ajoute une ligne de force à sa personnalité et lui dessine une nouvelle carrière entre l’éclat d’hier et la perspective d’un renouveau personnel. En arpentant les couloirs des hôpitaux et en poussant les portes des bureaux pour sauver ces vies brisées et émiettées du monde artistique camerounais, Gibraltar Drakus chante les mélancolies et la détresse d’un milieu livré à lui-même avec ses incertitudes, son lot de souffrance, ses haillons, ses errances, ses corps avilis et décharnés, son chapelet de morts, ses tragédies et finalement ses succès volatiles.

L’artiste chanteur, interprète et guitariste manque à ses fans et à la scène musicale camerounaise qui se rappelle au souvenir de son dernier album mis sur le marché il y a 17 ans intitulé « Mélodies Bantu ». La moyenne que cette star du bikutsi affiche est de 7 albums en 35 ans de carrière, soit un album tous les 5 ans. Entré en trombe dans le domaine musical par la porte du bikutsi en 1989 avec son album à succès « Hommage à Zanzibar », en 1998 il produit « L’Afrique de demain », en 1992 déjà, l’opus « Zigili »produit par Aladji Touré. En 1994 ce sera « Tropical Rock » ; en 1997 c’est au tour de « La forêt en folie », et finalement en 2003 l’album « Mélodies bantu ». Donc entre 1989 et 2003 Drakus verse l’essentiel de sa production musicale sur le marché, c’est àdire en 14 ans, et avec une moyenne d’un album tous les deux ans.

C’est dire que Gibraltar est entré dans un silence forcé de 17 ans, ce qui étire sa moyenne qui passe d’un album tous les deux ans jusqu’en 2003, à une statistique d’un album tous les 05 ans aujourd’hui. Si donc ces statistiques sont convenables pour une personnalité musicale de son rang, son long silence de 17 ans laisse voir une kyrielle de difficultés pour un homme d’une si immense surface artistique qui ne manque pas de talent. En fait si cette star du bikutsi restait sur sa lancée de départ il aurait mis déjà sur le marché au moins 17 albums, ce qui lui aurait donné aujourd’hui une large amplitude acoustique avec un excellent coefficient de visibilité transfrontalière. Mais les héros du bikutsi capitalisent bien trop peu sur la constance et la durée, dévorés par l’amateurisme et les questions de survie.

Le pigeon
Gibraltar refuse la médiocrité, le bricolage, l’amateurisme et l’à peu près. Exigeant envers lui-même, il a cru devoir refaire le milieu sans se soucier des perceptions et des vieilles habitudes qui en sont l’horizon de compréhension, qui en constituent à la fois le drame, la trame et l’architecture. Il refuse de jouer dans les fêtes familiales et les bars pour deux lentilles et un sous ou pour une boîte de pâté. Longtemps dépouillé par des producteurs véreux dont il fut le pigeon, Drakus rechigne à chanter « parce qu’il a faim. » En incarnant l’essence d’un rythme bikutsi qui échappe désormais à ses créateurs, il paie les paradoxes de sa cohérence située entre l’éthique personnelle et son esthétique musicale ; il n’a pas de compte fourni en banque et vit de ses petites prestations.

Il fuit les énoncés chaotiques de certains artistes du bikutsi, les paroles embrouillées et ce « mimétisme retardataire » qui ferait perdre à sa musique son essence et son noyau expressif. « Je ne sais plus combien de fois on m’a demandé de chanter le bas ventre et le derrière pour avoir du succès. Même s’il est vrai que j’ai un morceau intitulé Alphonse dans le genre parce qu’on me l’avait exigé, ce n’est pas mon style. » Gibraltar observe cependant que depuis au moins une quinzaine d’années, seuls les titres aux paroles sulfureuses ont du succès dans le milieu du bikutsi. À peine des figures comme Richard Amougou ou Tonton Ebogo percent sans tremper dans cette immonde gadoue. Drakus avoue aujourd’hui avoir eu du succès mais pas l’argent. Il tente quelques explications où il avoue avoir souvent été floué :
« Des gens comme Aladji Touré me doivent encore l’argent de mes disques. On dit que j’ai eu de l’argent, mais c’était à quel moment ? J’ai été déplumé plusieurs fois… J’ai fait plusieurs albums que je n’ai pas sorti. C’est vraiment de la débrouillardise qu’un artiste soit producteur.

Je n’ai pas les outils nécessaires pour cela. Être producteur c’est un métier. À chacun de faire son métier !» De cette semi-rébellion culturelle Gibraltar va bifurquer dans une sinuosité stratégique qui le révélera à lui-même : il sera le chevalier inattendu de la compassion. Sans délaisser les prestations en studio ou en privé, l’accompagnement et la formation des jeunes artistes Nkodo Owona Bernard ressurgit là où on l’attendait le moins : la croisade contre les souffrances. Sans renoncer à lui-même et à son propre héritage musical avec des productions populaires et affirmées, cet artiste du bikutsi atteint une consécration qui donne de la valeur ajoutée à un long travail de 35 ans au moins. Gibraltar a décidé au regard de l’absence de protection sociale, de statut juridique des artistes, de leur misère au quotidien de jeter un voile de pudeur sur ces plaies béantes et reconstruire ainsi ces corps carbonisés et déstructurés par la violence des maladies et des accidents de l’histoire. Dans un milieu parfois carnassier où on se brocarde et s’invective à longueur de journées dans les réseaux sociaux et autres supports jusqu’à l’outrage et à l’impudicité, Gibraltar Drakus met plutôt en relief son éducation et justifie son retrait de cette sous-culture qui déborde et écume jusque dans les médias : « je n’ai ni la même culture ni la même éducation avec ceux qui s’insultent via les réseaux sociaux. Ce n’est ni mon niveau de vie, ni mon milieu. »

Médaille
Quand on parle à Gibraltar Drakus de la fortune de quelques chanteuses du bikutsi que ces dernières affichent dans les réseaux sociaux il a sa petite explication : « elles ont certes un peu de talent, souligne-t-il, mais au-delà de ce talent il y a leur charme personnel. Je n’ai pas le charme des femmes qui sont dans le bikutsi. Elles reçoivent de grandes sommes d’argent pas seulement pour la musique mais aussi parfois de la part de ces courtisans qui sont prêts à tout pour les avoir. Il faut donc bien nuancer la question de fortune des filles qui sont dans le bikutsi. Elles ont des armes que les hommes comme moi ne peuvent revendiquer. Je ne peux vendre mon corps… » Autant Drakus le nouvel humanitaire peut expliquer l’argent des amazones du bikutsi, autant il se dit déçu par quelques journalistes et animateurs de l’heure. Son constat sans équivoque frôle même la diatribe : « Je suis déçu par les manières de faire de nos médias maintenant. On vous invite même dans les chaînes de TV respectables, vous finissez la prestation et personne ne vous rémunère.

Vous avez des danseurs qu’il faut payer, le transport, ainsi de suite. Au contraire aujourd’hui parfois des animateurs vous invitent à une émission à la fin, ils vous sautent dessus pour vous demander de l’argent ou des bières. Or avec des grandes figures comme Daniel Zock Ambassa, au temps, c’est lui-même qui vous amenait au restaurant après votre passage à l’antenne. » Gibraltar est connu du grand public d’une certaine génération mais pas vraiment reconnu. Il n’affiche aucune décoration en 35 ans de carrière. Comme à son habitude, le « comportement » comme on dit vulgairement l’emporte sur toute autre considération. Il se veut clair, à la limite d’une certaine fierté : « Je ne peux pas mendier ou négocier une reconnaissance de mon pays dès lors qu’il s’agit de médaille.

C’est à mon pays de reconnaître ce que je suis. Je suis clair là-dessus. À certains on donne des médailles à d’autres comme moi avec plus de trente-cinq de carrière, rien du tout ! On en propose à certains comme à Richard Bona qui les refuse pourtant ! Je ne suis pas prêt à mendier une médaille ! Elle viendra en son temps le jour où mon pays se décidera de récompenser et de reconnaître mon talent. » Si l’homme n’arbore point une tunique lisérée de bleu de la sainte de Calcutta, à laquelle il refuse de se faire identifier, il peut à tout le moins revendiquer de partager avec celle-ci un idéal qui consiste à ramasser sur les trottoirs de nos rues ces vies fracassées qui méritent encore juste un peu d’hygiène, un peu de pain et beaucoup d’attention.

Abbé Janvier Nama, Docteur en philosophie

Opinion

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