Jean-Baptiste Fotso Djemo : Ethnocide, culture et démocratie

De profondes souffrances s’expriment dans notre population, sous des formes diverses, mais toutes en lien avec une problématique identitaire : souffrances dans son humanité, et donc dans le rapport à soi-même et aux autres. L’un des axes en est nos fantasmes sur l’unicité, voire l’uniformité, l’homogénéité de notre être, de notre identité personnelle ou culturelle: nous confrontant à nos multi-dimensionnalités intrinsèques et extrinsèques, explicites ou non. Du coup, une insécurité autour d’identités en mal d’affirmation et de reconnaissance : l’image qu’on a de soi-même, celle que nous renvoyons aux autres, et celle qui nous est renvoyée. Ce sont donc ces sensations de morts lointaines, présentes ou prochaines, que je nomme ethnocide : meurtre passif, actif, intentionnel ou inconscient, de la Culture, en tant qu’humanisation et bien-être dans nos altérités respectives. Ethnocide comme dégradation et perte de nos cultures, ethnocide comme ambivalence, acculturation (plus ou moins profonde assimilation négatrice de nos cultures). Facteurs de nos crises identitaires, symptômes de ces crises devenant à leur tour, facteurs d’autres crises . Parce que les divers temps (histoire, générations) et espaces (géographie, régions, rapport à la Terre, à la Nature…) de nos expériences de vie, ne réussissent pas à trouver leur saine intégration.

Faisons l’hypothèse d’une analogie entre les relations à l’autre dans les familles, dans les cultures et celles dans le système étatique, notamment dans le mouvement démocratique. Ce qu’on nomme tribalisme veut dire zénophobie (peur de l’autre, de l’étranger, pouvant aller jusqu’à la haine), voire génocide (désir de détruire tous ceux de même appartenance), et parle des aléas et perversions de la démocratie (en tant qu’elle devrait résonner pour tous comme justice sociale, respect des idées des autres, égalité des droits, équité, liberté). Faisons l’hypothèse qu’une Constitution qui reconnaît une organisation étatique et nationale structurelle en « autochtones » et « allogènes », fait fonctionner l’Etat sur le modèle de l’autochtonie (« parti-Etat…partiNation…Majorité automatique… »), de la parole unique, du modèle unique, de la centralisation, de la personnalisation, refusant toute opinion contraire, toute potentialité d’alternative, voire d’alternance (allogénie). A la manière dont « l’autochtone » a du mal à donner de la légitimité, à intégrer « l’allogène », comme personne et camerounais à part entière (les religions diraient « à l’image de Dieu », pour « l’aimer comme soi-même »).

Chaque opinion contraire, venant d’un autre parti, d’une autre organisation, étant ressentie comme illégitime : ne correspondant pas aux habitudes, aux coutumes, à la culture de « l’autochtone » (en l’occurrence, le parti majoritaire et dominateur). Quiconque exigeant droit de parole, droit d’existence, étant ressenti comme un « allogène » encombrant, parasite, usurpateur, envahisseur. C’est le cas des partis dits d’opposition qui devraient presque faire allégeance, pour exister : ce qui leur offre si peu de marges pour marquer leurs options, leurs programmes, leurs territoires, tout comme les régions ont du mal à exister, faute de décentralisation. En lien avec la peur de la différence, la peur de l’autonomie, la peur d’émergence de personnalités et d’initiatives, la peur de faire ombrage au seul personnage principal de l’Etat (Président du « Parti », cumulant toutes les fonctions à la tête de l’Etat, Père de la Nation, et devenu le Créateur, l’Envoyé de Dieu, l’Immortel…) ? A partir d’un présupposé inconscient ou non, qu’on ne discute pas le statut et la posture de Chef(« lorsque le Père a parlé, on ne parle plus », dit le proverbe), figure pervertie du Chef traditionnel, lui-même devenue « auxiliaire de l’administration» (et comme tel, étranger aux valeurs qui en faisaient les gardiens des Temples ancestraux).

Une anecdote illustrative du poids de la Tradition comme valeurs fondatrices : à l’occasion d’un incendie dans une chefferie, un notable apprend la nouvelle et sa seule préoccupation concerne l’un des espaces sacrés de la chefferie. Confirmé sur l’état de désagrégation de cet espace par le feu, ce vieux notable s’écroule et meurt instantanément. Crise cardiaque, AVC, dirait la médecine moderne. Autres lectures possibles: la symbolique du feu en général, visant les lieux sacrés en particulier. Une Chefferie, le Palais de l’Assemblée Nationale, un Ministère de la République, une Eglise, ne devraient pas prendre feu, sans témoigner de transgressions dans l’ordre matériel, imaginaire, symbolique, et spirituel, des mesures à prendre pour leur protection. Pour ce notable, la sensation d’inutilité, d’impuissance de sa fonction de gardien mystique de l’intégrité de ces lieux, et du coup, le non – sens d’une continuité de sa propre vie, puisqu’il n’a pas pu, avec ses collègues attitrés, empêcher cet incendie. Le genre de situation qu’on n’attendrait pas des instabilités de notre Démocratie, avec ses doubles discours, les actes en contradiction avec les discours, les discours non suivis d’effets.

La problématique d’autochtonie / allogénie fait de toute ambition politique, un marquage de territoires qu’effectueraient les coqs avec leurs crêtes, les chiens avec leurs urines, ou les lions avec leurs postures. Elle oblige à penser qu’ en politique comme ailleurs, « il ne saurait y avoir deux coqs dans le même poulailler ». Guerre de coqs, guerres de mâles, pour imposer leur puissance : non seulement sur les mâles concurrents, mais sur les femelles, sur les enfants : dans notre hypothèse, sur les masses, sur le Peuple. Obligeant à une dynamique de nombrilisation, de narcissisation, de personnalisation, d’ethnicisation et de zénophobie, qui fait de chacun, de chaque groupe, tour à tour, un autochtone et un allogène, mais tous angoissés, phobiques sociaux de ce qui les attend : étranger aux autres, étranger à soi-même. Une Constitution devrait être le résultat, non d’un rapport de forces, mais celui du Consensus, de la Vérité, sur un plan éthique : afin que chacun s’y reconnaisse, comme membre à part entière de la même société, avec les mêmes droits. Or, voici un Etat dans lequel l’idéologie de « l’équilibre régional », à priori régulatrice des inégalités dans un multiculturalisme de 250 langues et cultures, non seulement renforce l’existence de réseaux , de lobbies, et de privilèges, et de « pays organisateur » : se ridiculisant à chaque concours de l’ENAM, disqualifiant les formations qui y sont données, et les qualifications de ceux qui nous gouvernent.

Voici un Président dont on attend la Parole depuis 3 ans de guerres dans le NOSO, qui, lors du discours pour annoncer le GDN (Grand Débat National), dénie à ces populations le sentiment de marginalisation. Mais dans un Etat aux deux langues officielles, dans un discours centré sur la « crise anglophone », ce n’est pas avec l’anglais qu’il le leur affirme. Un peu comme ces intellectuels qui, tout en reconnaissant que les Camerounais sont le fruit de 2 modèles coloniaux, et sous le prétexte de traumas que nous devrions résoudre et dépasser, pour aller vers le post-colonial et le décolonial, dénient nos identités actuelles de « francophones » et d’« anglophones ». Là où le NOSO peut avoir le sentiment (le ressenti, la perception) que la majorité francophone exerce à leur égard, une domination analogue à celle du colon d’avant (autochtonie / allogénie). Discours de désethnicisation sans doute louable, mais discours de déni du droit de l’autre, de choisir les paramètres actuels de ses identités, donc de sa différenciation d’avec un autre qui ne lui offre pas d’autres choix. Tout comme on n’offre pas le choix aux femmes. Dans un Etat qui voudrait promouvoir la scolarisation et la professionnalisation des filles, voire la problématique du genre et de la parité, nos pratiques (autochtonie et allogénie) trafiquent la langue française, en parlant de « Madame LE Ministre » ou « Madame LE Directeur », « Madame LE Doyen ». Double discours du Code civil ou des Bible et Coran dans lesquels l’homme est le « Chef de famille » auquel la femme doit « respect et soumission » (« une femme va au mariage avec l’éducation de sa mère…, entre dans la chambre avec ses idées, et en sort avec celles de son mari …, la femme applique ce que l’homme pense…», dit un journaliste à des millions de télespectateurs ).

Indice de vieux débats cycliques : « revenir à la Tradition…, ne pas copier la démocratie occidentale, faire la démocratie à l’africaine
… ». On se rappelle Mobutu et son « Authenticité » ou Bokassa devenu « Empereur », et on connaît les dégâts de certaines pratiques traditionnelles (épreuves de veuvage, mutilations sexuelles, sorcellerie…). Ramenant à jour le préjugé suivant lequel, on ne se développerait pas « à partir de la langue ou de la religion de l’autre ». Empêchant les enfants d’aujourd’hui, pardelà les débats légitimes de fond sur l’inculturation des religions et de l’éducation scolaire ou sur l’adoption d’une langue « nationale » comme langue « officielle », de comprendre le travail de mémoire indispensable à notre émancipation. Ce n’est pas le Bassa, ni avec la langue Bassa que Um Nyobe, Leader de l’UPC, notre Héros National si mal reconnu, a réclamé au prix de sa vie, la Réunification et l’Indépendance à l’ONU, ou a parcourant le Kamerun.

Ce n’est pas, comme « ethnie Bassa» que la Sanaga-Maritime a été la première région géographique à engager les armes contre la colonisation administrative et militaire françaises, mais au nom de toutes les populations souffrant de la colonisation. C’est comme « Cameroonians » que les populations du NOSO, ont choisi de rejoindre le « Cameroun », à partir d’une culture britannique plus respectueuse des diversités. Nos enfants doivent connaître Mongo Béti, l’agrégé de littérature française, qui, avec le français, a su devenir, l’un des ennemis jurés de régimes dictatoriaux : il était francophone (langue et culture) et anti-impérialiste. C’est avec l’anglais que Kwame Krumah a écrit « le Consciencisme » et défendu le panafricanisme, ou que les Etats anglophones semblent mieux respectueux des mœurs démocratiques, voire se développent mieux, que les Etats anglophones, etc. Laissons donc les jeunes générations s’imprégner de toutes les langues « étrangères » (dont les langues nationales, dont les NTIC) qui leur ouvrent le monde sans frontières qu’ils doivent conquérir. Problématique des exodes ruraux, des Diasporas et des émigrations qui ont parfois pour motivation, l’image péjorative, mortifère que le sujet a de sa région, de son pays, au point de « préférer mourir » dans les déserts, dans les mers, que de mourir chez lui.

Sensibilisons nos enfants au fait suivant : s’obliger à brandir une langue, une ethnie, à exhiber une culture, un parti, une religion, obliger l’autre à le faire, au nom d’un emblème, comme un fétiche, un statut, un titre, un gage, là où l’on voudrait rencontrer une personne répondant de sa personne, est le signe d’un mal-être identitaire profond. Car l’identité tient d’ailleurs et d’autre chose que d’un signifiant du pouvoir. Nos magmas et confusions dans le mouvement démocratique, sont le reflet des manipulations des discours (paroles et textes) et pratiques qui donnent de la politique et des politiciens, un regard répulsif : « tous les politiciens dans le même panier ». On s’attendrait, à l’occasion du GDN, à voir notre pays, se servir du symptôme de la crise « anglophone », pour un vaste diagnostic de tous nos maux, afin d’en envisager la durée et les modalités de leurs traitements. Mais les autres occasions ratées se rappellent trop à la mémoire , pour susciter l’espoir et l’enthousiasme. Histoires sans doute du choix des médecines et des cliniciens, qui ne soient pas antagoniques, mais au contraire, alternatives et intégratives , comme le recommande l’OMS . On rapporte une anecdote impliquant le Dalaï Lama : lui demandant quelle serait la meilleure des religions, selon lui, l’interlocuteur est ébahi par les mots et la qualité de sa réponse. Là où l’on attendrait qu’il nomme le bouddhisme, il répond : « la meilleure religion est celle qui nous rapproche le plus de Dieu » !

*Psychologue – psychothérapeute et Enseignant de psychopathologie

Opinion

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