Jean-Baptiste Fotso Djemo : Le vampirisme au cœur du système socio-politique au Cameroun

Le syndrome de Cottard est l’une des formes les plus graves de la PMD (psychose maniaco-dépressive) que j’ai évoquée dans un précédent article: il prend parfois l’allure de sensations de possession, d’envoûtement, de présence d’objets ou d’animaux dans le corps du sujet, voire de décomposition.

La clinique parle ici de l’introjection de mauvais objets : l’intériorité du sujet à l’image de l’environnement qui est le sien, malveillant, maléfique, néfaste. Dans la schizophrénie, l’on trouve parfois des cercles familiaux dans lesquels « le système broie…, mange ses propres enfants… » (Étouffement, infantilisation, chosification…) : le parent se sentant en danger dès le début de l’émergence d’un enfant, déploierait toute son énergie à l’en empêcher, en créant une relation fusionnelle qui sert au parent, de réassurance narcissique. Comme si l’enfant se retrouvait en double contrainte : « tu as le droit de grandir, mais le devoir de ne pas accéder au pouvoir…, de ne pas prendre ma place ». Ou encore :
« j’ai le droit, le devoir de te frapper, mais tu as le devoir de ne pas pleurer…, sans quoi tu remettrais en cause mon droit de faire de toi ce que je veux… ». Du coup, l’enfant n’a de choix que dans l’identification au mauvais objet qu’est le parent, qui par contre, se voudrait parent idéal. Ces modèles rejoignent la figure du « vampire » (vampiriser, vampirisme) : par le corps, la famille, les structures sociales, et jusqu’à l’Etat, le vampirisme apparaît comme une grille de lecture intéressante, dans une sorte d’emboîtement de poupées russes qui témoignent de notre insécurité.

Le vampirisme sur les plans anthropologiques et cliniques
Le vampirisme comporte, dans toutes les cultures, deux partenaires : d’un côté, une personne qui trouve sa vitalité, son énergie vitale, dans le sang d’un autre dont il s’approprie ; de l’autre, une personne dont l’énergie vitale s’épuise, se perd, au fur et à mesure que le vampire, lui aura soutiré son sang. La chauve-souris s’est imposée comme sa métaphore totémique: un être se nourrit du sang d’un autre, à travers une morsure discrète ou non, sur un espace vascularisé, grâce à une langue qui sert de paille pour faciliter l’absorption du sang. Intrusion des corps, parasitage des corps, transgression des limites et surtout, métamorphose entre animal et humain (sans qu’on sache qui est le totem de l’autre), en sont les grandes lignes. Ce faisant, le mordu se transforme à son tour en vampire. Mais l’image populaire le dessine ou le filme (homme ou femme) souvent à travers de longues dents pointues et un visage généralement rouge de sang, et toujours jouissif, orgasmique. « Avoir de longues dents » métaphorise la férocité, la voracité du vampire : sujet sans limites, qui ne supporte pas de résistance, pour obtenir compulsionnellement ce qu’il désire, écrasant tout sur le chemin de son confort, de son ascension, de son enflure.

Le sadique, le pervers narcissique, le vampire psychique, trouve son plaisir, son bien-être, dans le déplaisir et la violence qu’il fait subir à un tiers. Comme le drogué, il se manifeste par la sensation du manque, en quête d’une homéostasie impossible. La victime est choisie, parce que prisée, enviée, aimée, le rendant d’ailleurs insatiable, et surtout lui donnant le prix qu’il ne se reconnaît pas, sans cette intrusion. Comme dans une dynamique de vide immense, comme dans le « Supplice des Danaïdes » avec un « tonneau sans fin… un tonneau perçé », qu’un sujet est condamné / se condamne à devoir combler toute sa vie, sans d’ailleurs y arriver. De meurtres en meurtres, d’accumulations en accumulations, le besoin de « sang »(réel et sous le nom de divers
« biens mal acquis») se transforme en pulsion d’autodestruction et dévore le vampire et ceux qu’il approche. Provoquant des pratiques qui, du fait de leur absurdité, deviennent des tâches impossibles : on devrait dire impensables, si les réalités n’étaient pas là pour contredire, par leur existence même.

Quelques figures du vampirisme dans notre société :
De la famille aux structures familiales et sociales, jusqu’à l’Etat, prenons quelques exemples illustratifs de l’inflation du vampirisme et de la sorcellerie, dans notre pays. Qu’on les nomme « superstitions », ne dit pas pourquoi celles-ci apparaissent et se diffusent, ni pourquoi l’Etat a prévu de juger des sorciers, ni pourquoi des pratiques vampiriques sont normalisées dans des cercles ésotériques fermés. Dans tous les cas, une même personne (physique ou morale), une structure, offre deux visages antagonistes : fascination et répulsion, séduction et maltraitance. Une étudiante en échecs répétés, avec l’aide d’une amie, attache sa mère pour lui soutirer « le litre de sang » exigé par un « sorcier » pour lui donner la puissance qu’elle demande. Réussir grâce au sang de l’être le plus aimé, qu’on met à mort. Telle coépouse, est accusée de « manger » le cœur, le poumon d’un beau-fils qu’on verra vomir du sang au lever du jour : la viabilité de ses enfants repose sur un infanticide (enfant d’une autre). De la même manière, une femme se verra perdre une grossesse, parce que sa rivale lui aura « mangé » son fœtus.

A moins qu’à la place du fœtus, se loge une touffe de cheveux ou un caillou. La famille n’est pas l’espace d’harmonie et de sécurité tant vantées, mais celui de la méfiance, voire de la phobie. A un autre niveau, dans les rapports au transcendantal en permanente négociation, un Esprit décide de prendre possession du corps d’un sujet : par malveillance, ou comme élection. Des religions traditionnelles à l’Islam, et au Christianisme, à plus forte raison aux Eglises dites du « Réveil », les figures de Satan, du Diable, puis du Sorcier, sous leurs multiplicités de formes et de pratiques, nourrissent les peurs, les phobies, les « chasses aux sorcières ». Ces figures deviennent des motivations d’exploitation des énergies psychiques et financières (psychismes vidés pour mieux formater et uniformiser les modes et les contenus de la pensée). Ainsi, dans un Temple, ce ne sont plus des sujets pensants, mais des zombies, des automates manipulés, à qui on fait faire ce que le système veut : des gens décervelés, trépanés.

Les accidents de la voie publique (motos, voitures, bus, trains), les chutes d’avions, les catastrophes nommées « naturelles » ailleurs, se multiplientils, que l’opinion publique y voit « le sang, la chair » exigés d’un élu ou futur élu pour obtenir sa cooptation dans les cercles du pouvoir, ou le maintien de sa place. Dans ces cercles et sectes, la circulation permanente du sang, du sperme, des organes vitaux et des squelettes, sont les gages de la fiabilité et de la fidélité des adhérents. D’où la profanation des corps et des tombes, à des coûts dissuasifs pour la plupart des gens : du coup, « la terre ancestrale » n’est plus l’espace du repos « pacifique », mais celui de l’extraction de « biens » qui vont servir au bien-être d’envieux sans état d’âme. D’où la phobie des enfants qui ne peuvent plus entrer dans un taxi, par peur d’y rencontrer des patrouilles circulant cagoulées ou non, en recherche de jeunes gens à kidnapper et à sacrifier dans le cadre des « crimes rituels »(sang, sexe, tête, organes, encore et encore…). A moins qu’une mère ne prenne sur elle d’égorger sa propre fille, comme offrande pour acquérir des ressources (financières ?) pour son propre bien-être hors de son pays désormais vécu comme maléfique.

Deux exemples spécifiques de vampirisme.
Les hôpitaux et les prisons vont ici éclairer certaines de ces questions. Après « l’affaire du bébé de Vanessa »(bébé volé), ou « l’affaire Koumatéké » (jumeaux non sauvés, mère sacrifiée devant un hôpital qui ne l’a pas accueillie), certains de nos milieux hospitaliers s’illustrent par des pratiques qui donnent raison à Sigmund Freud (le père de la psychanalyse) qui faisait l’analogie entre le sexe(l’organe), l’argent et le bébé, voire les fèces (le caca comme déchets). Un espace censé « hospitalier » (du mot « hospitalité »), maternité de surcroît, donc accueillant, non discriminant, protecteur, sous prétexte de difficultés à payer les frais de prise en charge, devient prison et « séquestre» des femmes avec leurs bébés, plusieurs semaines, voire des mois, comme le signale Le Messager du 8 mars à propos de l’Hôpital Gynéco de Yaoundé.

La relation au médical vécue comme pathologies iatrogènes, avec ses phobies. Le plus tragi-comique dans l’histoire, pour un espace de protection symbolique mère-enfant, pour un espace de revitalisation, c’est l’expression « femmes détenues contre leur gré, dans une salle de réanimation ». La « réanimation », salle prévue pour les personnes en danger de mort plus ou moins imminente : figures de corps que le souffle, l’esprit, l’âme abandonneront incessamment ou pas, entre la vie et la mort. Mais aussi, figure des maladies nosocomiales qui guettent le bébé et la mère dans des espaces de promiscuité, et figure du dysfonctionnement annoncé de la relation affective mère-enfant, dans un cadre de développement inapproprié.

Certains hôpitaux se sont rendus célèbres dans leur inventivité, dans la confiscation des corps dans les morgues (avec ou sans soupçons de « trafic d’organes » ?) : appropriation des corps, expropriation des corps, vampirisation, au détriment de familles qui ne peuvent pas rendre à leurs morts, dans les temps voulus, l’hommage légitime. Situations favorables aux pathologies posttraumatiques, dont les pathologies de deuil, comme les pathologies dépressives et mélancoliques, mais aussi d’alimentation de « procès en sorcellerie » dans les familles. La faute, diraient les Directeurs de ces hôpitaux, qui luttent en interne contre « la corruption »(une forme de vampirisation), à l’insuffisance des budgets : laquelle est fonction de la redistribution des biens publics au service des populations et donc, en partie liée aux « détournements des fonds publics » (vampirisation à des niveaux plus étendus, dont celui de « l’opération Epervier »). Situations de bouc-émissaires à différents niveaux qui s’emboîtent, se « suçant » les uns les autres.

Les « détournements des fonds publics…, de la fortune publique » sont à l’argent et aux biens publics, ce qu’est le sang dans la relation du vampire à sa victime. Le besoin de sang, signifiant de l’énergie vitale, aide à imaginer pourquoi, dans la course au pouvoir, le vampirisme prend la connotation de cannibalisation. La « fortune publique » représente « le sang » de la population, et à ce titre, son extraction indue rendant insatiable celui qui s’y essaie, contaminant d’autres prétendants, dépouillant la population du droit d’exiger de l’Etat exsangue, le minimum pour la satisfaction de leurs besoins. La notion de « politique du ventre » pour désigner ces pratiques au travers desquelles « le ventre repu » (image d’une grossesse de 5-6 mois) et le « cou plié…, les grosses villas, le nombre de grosses bagnoles… » témoignent de la puissance financière, celle-ci décidant de la puissance politique et sociale, ou l’inverse.

Là aussi, « se nourrir de l’autre…, pomper les autres… », pour s’enrichir, renforcer son pouvoir , et donc son image idéalisée, au détriment de l’autre, au détriment de tous les autres. LA Justice, donne souvent le sentiment d’un espace de « sacrifices sur l’autel » de gens plus puissants qu’on protège. C’est dans ce sens que « l’Opération Epervier » fonctionne comme « le Famla » : l’Etat-Vampire coopte sur la base d’une secte qui forme des vampires et les amène à recruter d’autres vampires. Comme dans le Famla, cette cooptation suppose de consentir à sacrifier les siens (plus ou moins proches). « Vendre les siens » (certains des siens) au sens de trahir, « être prêt à tout », sacrifier les valeurs morales et éthiques de sauvegarde de la famille et de la société, au profit des intérêts égoïstes (on devrait dire « égotistes » pour en désigner la dimension autistique), en sont les dénominateurs communs.

L’image de rencontres nocturnes et de repas pantagruéliques pour « manger »(consommer) ceux qu’on aura sacrifiés (repas totémiques), va de pair avec la croyance selon laquelle de cercle en cercle, de niveau hiérarchique à un autre niveau, après les cousins / cousines, on « donne » les neveux/nièces, puis les frères et sœurs, puis la mère. Et pourquoi pas les relations incestueuses avec sa mère ou sa fille? Sang, spermes, organes, os, crânes, argent, « pomper » les autres, font l’objet de compétitions vampiriques sans pitié. Pourtant, à propos du Famla, il se raconte que ces exigences cultuelles avaient comme présupposés l’impensable et l’impossible pour des humains, de céder à de tels «sacrifices » : personne ne pourrait, ne devrait, au nom de quelque pouvoir que ce soit, sacrifier un membre de sa famille, « quelqu’un de son sang » ! Transgressions suprêmes, à moins de folie, de possession par des esprits malins.

Comme si Abraham, au lieu du mouton de la Tabaski qui sert d’analogie et de substitut, avait réellement sacrifié son fils. Or qu’observe-t-on au jour le jour ? On parle de « regroupement familial » à propos d’un ex-Ministre rattrapé par « l’opération Epervier », parce que son épouse le retrouve à Kondingui, et que leurs fils pourraient aussi les y rejoindre. Ils viennent s’y frotter avec tous ceux que l’Etat –vampire, d’année en année, a détournés et avalés, ceux qui, pour le Parti au pouvoir, ou pour le pays, auraient dû et pu représenter ses « meilleurs fils / filles », les « Créatures » de celui qui « tient son pouvoir de Dieu »(et pas des élections !paradoxe !) ? L’opinion publique dans son ironie et son cynisme, ou sa résignation, compare pour mieux les ridiculiser, « le gouvernement qui est en prison », responsable de l’état de démunition de la crédibilité de notre gouvernance, avec le « gouvernement en place », pris au piège de la vampirisation systémique d’un régime socio-politique dans lequel « les guerres de clans »(nécessairement « ethniques » ?) auraient déjà leurs références respectives, dans le couple présidentiel. A tort ou à raison ? Histoire de vampires (y compris, « faire avaler ce qu’on veut ») !

Conclusion.
L’Etat-Vampire, comme Cronos dévorant ses propres enfants, ou l’Ogre se nourrissant de chair fraîche et dévorant les enfants, broie et offre ainsi en
« repas sacrificiels », ceux-là même qui, pendant des années, par leurs pratiques consensuelles, auront donné sens et force au système en place : justifiant par leurs pratiques vampiriques, la cooptation dont ils ont fait l’objet. L’Etat–vampire veut « manger » tous ceux qui osent se singulariser, voire oser lever la tête pour regarder le Totem en face. De ce fait, le système s’autodétruit, comme cela se produit dans une famille dont l’un des membres est soupçonné, accusé de sorcellerie (dont le Famla). Le vampirisme alimente le vampirisme, tout comme la corruption s’auto-entretient et se transmet, de génération en génération, pandémiquement. Compromettant, mettant en accusation, la légitimité de l’instance légalement et symboliquement responsable de la redistribution du bien-être pour tous. Peut-on « en sortir » ? Compter sur un « Sorcier…, un Sauveur » tout-puissant, conduit à entretenir le mythe de la puissance surnaturelle innée ou acquise, sur l’illusoire changement du vampire, au lieu de compter, par un changement de paradigme, par la résistance et un ressourcement, sur ses potentialités propres, sa propre énergie vitale, son propre sang, la confiance aux ressources créatives de chacun et de tous et toutes.

*Psychologue-psychothérapeute et enseignant de psychopathologie.

Opinion

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