Jean Robert Wafo : La problématique de l’énergie électrique au Cameroun

Au-delà de la gestion de l’incident survenu à Yaoundé en ce mois d’Août 2019, c’est tout le secteur de l’électricité qui doit être transformé en urgence si le Cameroun ne veut plus revivre ce type de cauchemar. Il s’agit d’engager définitivement d’importants investissements pour améliorer l’offre d’énergie en quantité (production) et en qualité (transport et distribution). Il s’agit de sortir des tiroirs les nombreux plans échafaudés à la suite d’un diagnostic du secteur et du service électrique au Cameroun. C’est une tâche que les différents acteurs du secteur (MINEE, SONATREL, Eneo, EDC, AER, ARSEL) doivent mener. Et leurs succès dépendent de leurs capacités à monter des projets à moindre coût, à résister à la logique des rétro-commissions et à piloter ces projets avec compétence. Ce qui ne semble pas le cas à ce jour quand on peut noter que de nombreux projets de productions ont été montés sans respect de la logique économique, que d’autres sont sans cesse annoncés et jamais entamés, qu’un air de de corruption parfume certaines réalisations ou encore que l’équilibre financier du secteur est rompu, limitant les investissements de certains opérateurs. Notre idée dans cette contribution est de relever les enjeux et voies de développement de chacun des segments de l’industrie électrique au Cameroun et d’appeler à un réveil patriotique et républicain. Les trois principaux segments en question sont la production, le transport et la distribution.

ENJEUX DE LA PRODUCTION
A l’assemblée nationale, à la suite des questions orales de l’honorable Jean Michel Nintcheu et d’autres députés du SDF, les exposés des différents ministres en charge de l’Eau et de l’Energie ont toujours pointé l’équilibre entre l’offre et la demande comme l’un des défis majeurs des acteurs du secteur de l’électricité. C’est ainsi qu’on a appris que chaque année, pour combler les besoins croissants de la demande en énergie, le Cameroun doit développer de nouvelles capacités de production installées de l’ordre de 75 à 100 MW. Ainsi comme à ce jour la capacité du pays tourne autour de 1350 MW , pour faire face à la demande l’année prochaine, des unités de production (centrales) doivent être construites ou alors des capacités des centrales existantes renforcées de manière à permettre de dégager les 75 à 100 MW supplémentaires dont le pays a besoin pour éviter un déficit de production.
Dans le segment production, c’est connu qu’il y a une pléthore d’acteurs :
Electricity Developpement ( EDC ) exploitant de Lom Pangar et fournisseur d’eau pour la production dans les centrales situées sur la Sanaga,
Eneo Cameroon, principal producteur dont la capacité installée est limitée ( 1000 MW au terme du contrat de concession renouvelée récemment en lui concédant de pouvoir disposer en plus un peu plus de 100 MW, soit un plafond de 1100 MW environ)
– KPDC , DPDC , Ag-
greko , MEMVELE, MEKIN les producteurs indépendants qui apportent l’énergie supplémentaire permettant au Cameroun dans son ensemble de pouvoir produire 1350 MW.
L’équilibre entre l’offre et la demande semble de mise dans le pays ces derniers temps parce que les coupures d’électricité sont plus le fait des incidents sur les réseaux de transport et distribution et du défaut de carburant pour les centrales thermiques que le fait d’un déficit de capacité installée. Mais cette réalité est vite remise en cause lorsqu’on met dans la balance les demandes des industriels non satisfaites ou les capacités qu’auraient absorbé ces sociétés qui dans des régions forestières fonctionnent sous groupes électrogènes. C’est ce qui fait d’ailleurs dire à certains experts que la demande réelle du Cameroun à ce jour peut approcher les 2000 MW et elle devrait atteindre les 3000 MW d’ici 2025-
2028.

C’est dire que le besoin de développement de nouvelles capacités se fait pressant que ce soit pour maintenir la progression virtuelle actuelle ou pour satisfaire tous les besoins énormes de l’économie. Comment comprendre dans un tel contexte que de nombreux projets prennent du retard dans leurs réalisations ? Depuis combien de temps nous parle-t-on des chantiers de Nachtigal ( 420 MW) ou de Bini à warak dans le grand Nord ? Plusieurs fois annoncé pour 2017 puis 2018, la construction de la centrale de Nachtigal a finalement commencé en 2019 avec pour objectif que ses premiers MW soient délivrés en 2023. Qu’est ce qui garantit aujourd’hui que la conduite de ce projet ne connaitra pas le sort du deuxième pont du Wouri ou de l’autoroute Douala-Yaoundé en terme de délais ?

Comment comprendre le choix d’installer une centrale hydroélectrique comme Memvele sur un fleuve dont le débit ne sera pas soutenu et renforcé en saison sèche par les eaux de barrage de retenue ? Du coup, durant cette saison, cette centrale hydroélectrique d’une capacité de 210 MW ne pourra pas servir 80 MW dans le réseau , faute d’eau. Pour l’heure , faute de ligne de transport viable et malgré la disponibilité de l’eau , ce barrage ne livre pas plus de 50 MW au réseau. Le gouvernement avait célébré une capacité d’entrée de 80 MW . Le MINEE s’était certainement emballé. Pour atteindre les 210 MW de production ( en saison de pluie
!) , il faut que EDC livre la ligne de transport qu’elle était censée terminer depuis fin 2017. On attend toujours. Inutile de s’arrêter sur le parfum de retro-commissions qui enveloppe le marché de la construction de cet ouvrage de référence.

ENCOURAGER L’INITIATIVE PRIVÉE
Ce pan d’investissement est contenu dans le programme économique du candidat du SDF à l’élection présidentielle d’octobre dernier notamment en ce qui concerne l’offre d’énergie.
En dehors des 10 chefs-lieux de région, on dénombre environ 20 villes de plus de 100.000 habitants. Toutes ces villes sont raccordées à l’électricité du grand réseau du Nord et du Sud.
Le taux d’accès global à l’électricité est selon les chiffres de la banque mondiale en 2017 de 62% au Cameroun à savoir 93% en milieu urbain et 21% en milieu rural. Les zones rurales sont éloignées des grands réseaux et il faut des palliatifs pour des arrondissements ou villages concernés.
Il y a, de l’avis des experts, au minimum 70 points à l’intérieur du pays où on peut produire 1 ou 2 MW dans les centrales hydroélectriques. Il faudrait encourager les opérateurs nationaux à investir dans ces micro-centrales en mettant à leur disposition des petites chutes d’eau situées dans ces villages. La construction de ces micro-réseaux permettra de vendre de l’énergie électrique à un coût abordable. Il y a également des alternatives. À l’Est par exemple on pourra développer des solutions solaires de manière optimale. En lançant des avis d’appel d’offres, il y aura certainement de meilleures mini-centrales hydroélectriques et des petites centrales solaires.

Au finish, pour booster la production, l’Etat qui a une haute main sur ce segment doit cesser de délivrer à des investisseurs des accords fumeux d’entente qui ne débouchent pas sur la construction des ouvrages promis des années voire des décennies plus tard. L’Etat doit promouvoir le développement des microprojets hydroélectriques ou solaires pour l’alimentation des zones reculées. L’Etat, encore lui, doit créer les conditions pour l’accélération de la réalisation des projets d’envergure entamés. Cela passe par des rapports sains et transparents avec les partenaires et une certaine fermeté et intégrité dans le suivi des projets. Il faut mettre fin à des choix discutables. Comment comprendre, alors qu’on a déjà Lom Pangar qui permet à toute centrale installée sur la Sanaga de produire tout au long de l’année, qu’on ait privilégié des centrales éloignés de la Sanaga? Pourquoi avoir priorisé MEMVELE où l’on sait alors que la Sanaga dispose de suffisamment de places pour abriter des centrales ? On aurait pu pourtant tout simplement accélérer Nachtigal et permettre le developpement des centrales comme Song Dong pour bénéficier pleinement de l’existence du barrage de Lom Pangar.

ENJEUX DU TRANSPORT
Il apparait de plus en plus ces derniers temps qu’améliorer l’offre de production devra s’accompagner d’une amélioration substantielle de l’offre de transport d’énergie. De l’avis des experts, le réseau est saturé. Les ouvrages de répartition tels que les grands postes d’interconnexion doivent être réhabilités. Le grand hub national d’Edea dont l’énergie électrique produite provient des centrales de Kribi, de Songloulou et d’Edea alimente deux grands postes de transformation et de répartition :
– le poste de Oyomabang qui dessert les régions du centre, du sud et de l’est.
– le poste de Logbaba qui alimente la ville de Douala ainsi que le poste de Bekoko qui dessert les régions de l’ouest, du nord-ouest et du sud-ouest.
Ce réseau de transport est complètement saturé et de surcroît vétuste. Le plan de restructuration mis en place par le gouvernement devrait être implémenté avant la Can 2021. Rien n’est fait jusqu’ici. Pas de réseau de secours. Si la grande ligne de transport de l’énergie électrique entre Edea et Douala connaît un problème et qu’on veut entreprendre des travaux sur cette ligne, toute la ville de Douala ainsi que les régions de l’ouest, du nord-ouest et du sud-ouest seront dans le noir. Idem pour le poste de Oyomabang. Si un problème survient sur ce poste et qu’on veut y remédier, Yaoundé ainsi que les régions du centre et du sud seront dans le noir. Les dégâts seront incommensurables : pertes économiques, insécurité généralisée, désastre social avec également des enfants qui ne pourront pas convenablement étudier une fois la nuit tombée etc.

LES SOLUTIONS POUR PARER AU PROBLÈME DE TRANSPORT
Il faudrait construire de nouvelles lignes de transport pour ne pas que les usagers attendent la réfection de la ligne défectueuse avant que l’énergie électrique leur soit servie. Ainsi chaque grande ligne de transport aura une nouvelle ligne à proximité de préférence de forte capacité. Cela permettra de basculer sur la nouvelle ligne quand un problème surviendra. La ligne de transport actuelle d’Edea-Yaoundé (Oyomabang) a une capacité de 225 MW. Une nouvelle ligne d’une capacité de transport de 400 MW est prévue. Il faudrait également une grande ligne de transport entre Douala et Bafoussam d’une part et Yaoundé et Bafoussam d’autre part. Cette triangulaire, avec des lignes de secours, permettra, à partir de Bafoussam, de réalimenter Douala ou Yaoundé en cas de problème sur les grandes lignes qui les desservent. C’est prévu également dans les projets de SONATREL.
Au niveau inférieur, il faudrait sécuriser le réseau interne de transport des grandes Yaoundé et Douala. Il s’agit de s’assurer que tous les ouvrages de transport (
lignes et postes ) à l’interieur de chacune de ces villes disposent de structures de relais ou de secours. On parle des boucles de Yaoundé et Douala. Beaucoup de ces projets étaient censés être achevés avant la Can 2019. La question est évidemment de savoir ce qu’il en est aujourd’hui et quelle programmation nouvelle est promise par SONATREL.

LA DISTRIBUTION
Quand l’énergie électrique sort par exemple du poste de Ndokoti, elle est distribuée soit en aérien soit en souterrain. Le premier mode est le plus usité puisqu’il s’agit des poteaux en bois ou en béton visibles dans nos villes et villages. Le réseau de distribution a également des problèmes de vétusté. Il faudrait également que l’entreprise en charge de la distribution (Eneo) investisse dans ce segment névralgique. On la voit déjà dans une démarche de remplacement de poteaux bois par du béton ou du métallique. Cette modernisation est fort attendue dans un pays où les poteaux bois sont source d’accidents et d’incidents. Le MINEE dans une récente conférence de presse a parlé de l’ambition d’Eneo de remplacer 200 000 poteaux bois moyenne tension par du béton.

Eneo a lui même dans sa dernière note d’information souligné à propos des poteaux béton que « Face aux difficultés d’approvisionnement en poteaux bois, Eneo a impulsé des partenariats avec 9 entreprises locales, pour la fabrication des intrants nécessaires à la construction et les réparations sur le réseau de distribution. Environ 10 000 poteaux sont attendus en fin d’année. ». Ces poteaux sont vivement attendus. Pourvu que ce ne soit pas une promesse comme celle qu’on nous sert généralement depuis Yaoundé. Il est constant que dans le lot des localités raccordées au réseau électrique, un nombre assez important sont non alimentés ces derniers mois. Environ 150 localités. Ce qui souligne le besoin de réhabilitation des lignes de distribution et de leur protection. Le taux d’accès à l’électricité doit être boosté par de nouvelles extensions de réseaux à la périphérie des villes et dans les zones rurales.

Si les dernières notes et rapports d’Eneo laissent transparaître un volontarisme et des progrès enregistrés sur ces chantiers, des inquiétudes naissent quand l’opérateur fait mention des freins à son investissement tels que « les difficultés d’approvisionnement des poteaux bois » Yaoundé doit avoir le courage de dire que c’est la crise anglophone qui s’invite ainsi, le Nord-ouest était jusqu’à l’escalade de la crise la source des poteaux bois. « Eneo attend l’approbation des pouvoirs publics pour l’exploitation des forêts à l’Ouest. C’est la principale porte de sortie de la crise actuelle de rareté des poteaux bois. », explique dans son rapport l’opérateur qui, on l’espère, n’abandonnera pas l’usage des poteaux bétons, une fois que sera accordé le permis d »exploitation des poteaux bois dans cette région. L’étude d’impact environnemental devant être un préalable et un impératif à cette exploitation. L’idéal en effet est de faire un mix béton-bois-métal sur les réseaux.

LE ROLE MAJEUR DE L’ETAT
Si on veut avoir un impact hautement significatif pour l’amélioration de l’offre électrique dans notre pays, il faudrait sécuriser les installations au niveau de la production, du transport et de la distribution, investir dans la durée (au minimum 10 ans). Au-delà de tous ces enjeux techniques, le plus gros enjeu est surtout d’étrangler les surfacturations et de pourchasser les retro-commissions à tous les niveaux production, transport et distribution pour qu’au finish le trésor public ne soit pas davantage siphonné et que le contribuable ne trinque pas. À chaque niveau du circuit, il s’agit de faire les bons choix d’investissement et optimiser la qualité de l’offre. Puisqu’il s’agit de très gros investissements. Les études situent ces investissements à 1400 milliards de FCFA pour la production, 800 milliards de FCFA pour le transport et 500 milliards de FCFA pour la distribution.

Un des enjeux est donc d’attirer de bons investisseurs en privilégiant par exemple comme l’a mentionné le candidat du SDF lors de la dernière présidentielle des BOT (Built operate and transfer), d’assurer l’équilibre financier du secteur, de mettre en œuvre des mécanismes de régulation qui limite des accrochages entre acteurs. Rien n’est impossible, vu les investissements qu’engagent les bailleurs de fonds comme la BAD , la SFI (Banque mondiale) dans le secteur de l’énergie. Tout est dans le niveau de confiance et de sérénité que doit procurer notre système de gouvernance. Ce qui n’est pas encore le cas à ce jour. D’où ces toussetements de tous les acteurs du secteur. EDC reclame ses droits d’eau à Eneo qui n’en fait pas cas. SONATREL signe des accords de financement mais ne démarre aucun projet concretement alors que le niveau de surcharge des postes de transformation inquiète.

Eneo sert de l’énergie à l’Etat et à ses gros producteurs (ALUCAM) sans être payé en retour. Du coup, selon certaines estimations, les impayés de l’Etat vis-à-vis d’Eneo sont de plus de 120 milliards alors que c’est l’argent récolté par Eneo qui doit non seulement payer ses fournisseurs mais aussi EDC et SONATREL dans une grande mesure. Et que fait l’Etat ? Doit-il se contenter d’intervenir en sapeur-pompiers comme c’est le cas face à l’incident du BRGM alors qu’il détient toutes les clés ? Question de bonne gouvernance qui inclut vision stratégique et moyens. Une vision sans moyens est un doux rêve et peu de moyens sans vision est un cauchemar. Et quand à ces deux écueils, se dresse la mal gouvernance caractérisée, le désastre s’installe inéluctablement. Le Cameroun peut sortir de cette situation. Tout dépend du leadership, comme l’avait si bien souligné Joshua Osih, candidat du SDF à l’élection présidentielle de 2018.

* Ministre du shadow cabinet du SDF en charge de l’information et des médias

Opinion, Une

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