Jean-Simon Ongola Omgba : Vaincre la corruption

Le 06 novembre 1982, le Président Paul BIYA, ancien Premier Ministre du Président Ahmadou AHIDJO, prend en main la destinée du pays avec une solide et parfaite connaissance de la société camerounaise. Dans la perspective d’un leadership transformationnel, il avait fait de la « nouvelle éthique » et de la « rigueur et la moralisation de la vie publique » son cheval de bataille. Ce diagnostic qui a bénéficié du soutien et de l’adhésion de la grande majorité des Camerounais, plus encore au sein de la diaspora, fut unanimement accepté.

Il me souvient encore que, lors de sa première visite d’Etat en France durant l’hiver 1983, sous un froid glacial, nous étions des centaines à l’aéroport d’Orly pour accueillir notre Président. Hélas, depuis quelques années, la corruption a connu au Cameroun, et certainement dans de nombreux pays africains, un développement vertigineux. Elle menace aujourd’hui de mettre à bas l’édifice de l’Etat et la société toute entière. Certes, la création de nombreuses institutions (CONAC, ANIF, Chambre des Comptes de la Cour Suprême, TCS) ont permis de mettre en oeuvre de nombreuses réformes destinées à lutter plus efficacement contre la corruption. Les efforts des pouvoirs publics d’améliorer la gouvernance de nos politiques publiques par une meilleure transparence sont indéniables.

Cependant, comment venir à bout de la corruption ou tout au moins amoindrir son impact dans la maison Cameroun où elle est installée et établie à tous les étages ? La lutte contre la corruption est aujourd’hui une priorité de nos gouvernements. Les transactions corrompues nuisent à l’image et à la réputation du pays plombant son attractivité, fragilisant l’économie nationale, mettant à mal les valeurs démocratiques. Les coûts faramineux des pratiques corrompues sont un obstacle à l’émergence du pays à l’horizon 2035. Dès lors, nous devons au-delà des nos clivages politiques et même idéologiques, encourager nos gouvernants à mobiliser tous les moyens politiques et judiciaires propres à lutter contre cette gangrène. Mais nous devons également prendre conscience que le mal est en passe de gagner, au-delà des sphères dirigeantes, chacun d’entre nous. L’urgence d’une invitation à l’action civique pour la protection de notre bien commun est pressante.

A l’initiative d’un réseau de parlementaires africains, militant dans la lutte contre la corruption avec la participation d’universitaires et juristes de renom, un colloque s’est tenu à l’Assemblée Nationale du Cameroun. Les recommandations de ces assises ont préconisé le renforcement de la mobilisation des moyens politiques et juridiques propres à lutter contre cette peste de la démocratie en Afrique. L’esprit de résistance face à la corruption nous interpelle tous : élites dirigeantes mais aussi les citoyens qui banalisent les petits arrangements quotidiens avec la morale civique. L e dernier rapport de la CONAC donne une idée du bilan d’actes de corruption réputés connus. Mais le plus important est de revenir sur le coût et les incidences de la grande corruption. Car elle fait intervenir les responsables haut placés et génère des dégâts dont l’ampleur hypothèque durablement le développement de nombreux secteurs de notre économie. Son effet le plus visible est l’augmentation du coût des contrats publics concernés : car, supposons qu’un paiement illicite de 10% soit versé au maître d’ouvrage ou à ses agents, il est rare voire impossible que l’entreprise y mette de sa poche.

En général, ces coûts sont répercutés sur le prix. Le versement d’un paiement illicite signifie que l’entreprise peut augmenter son prix d’un montant supérieur à celui de la transaction illicite. Toutefois, il y’a d’autres aspects car lorsqu’un avantage personnel devient un facteur qui compte ; le coût, la qualité, la réalisation et les autres considérations légitimes sont négligés dans l’octroi des contrats. Il en résulte malheureusement que les fournisseurs ou les entreprises sélectionnées ne sont pas les meilleurs. La prise de décisions déformées permet aux donneurs d’ordre par des paiements illicites de prendre des décisions contraires à leur mission qui est la préservation du bien commun. La grande corruption est une catastrophe au niveau matériel et moral. Elle entraîne une détérioration de
notre construction démocratique. Il est évident que les élites corrompues ne peuvent autoriser la liberté d’expression de la presse car leur activité risquerait d’être mise au grand jour.

S’il est irréaliste de penser qu’on puisse éradiquer la corruption, il est important de renforcer et adapter les outils qui en font une activité à haut risque. La criminalisation de la corruption devra s’accompagner de tous les modèles d’éducation, d’information et de sensibilisation auprès des différentes strates de la société sur les dangers que représente cette pathologie pour nos pays. L’accélération du processus de décentralisation, qui est un des objectifs du gouvernement, devra prendre en compte outre les autres aspects de la réforme la mise au point dans les municipalités et les régies d’outils et de compétence nécessaires pour combattre la corruption. Dès lors, il est important de savoir précisément quels sont les services dont bénéficie réellement le public et si il en est satisfait. Les politiciens élus ou nommés, les agents publics doivent privilégier les résultats et les attentes des populations. La mise en oeuvre du pacte anticorruption à l’intention des collectivités locales décentralisées, est une urgence et une nécessité impérieuse.

Dans un environnement où l’omerta s’impose, où la voix des pouvoirs et des pseudopuissants, dicte la voie à suivre, il faut un courage certain pour dénoncer les dérives flagrantes de la corruption. Les informations dérangeantes ne sont guère relayées par une presse dévitalisée, sauf quand lorsqu’on veut jeter en pâture au public un camarade du parti devenu gênant ou hostile. En notre époque de corruption généralisée, il n’est guère rare de voir des scandales impliquant des personnalités politiques de première importance. Dans ces cas, le courage de la vérité n’est pas une plaisanterie romantique. Pour en finir avec la mauvaise gouvernance, il faudra vaincre la corruption. Ceci exige la révolte de celui qui, comme disait Albert CAMUS, « se dresse sur un monde brisé pour en réclamer l’unité », celui qui « oppose le principe de justice qui est en lui au principe d’injustice qu’il voit à l’oeuvre ». Pour vaincre la corruption, CAMUS disait également « il ne s’agit pas d’un dialogue courtois, il s’agit d’une polémique qu’anime le désir de vaincre ». C’est un devoir moral, nous le devons aux générations futures et à la postérité.

*Député à l’Assemblée Nationale du Cameroun

Opinion, Une

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