Le statut Polio-free accordé au Cameroun : de nombreux défis

La communauté internationale bousculée par la générosité du Rotary International avait fait en 1988 le pari d’éradiquer le virus de la poliomyélite de la surface de la terre. L’OMS avait alors lancé un processus d’éradication fait très lourds engagements financiers permettant d’organiser dans toutes les pays du monde des campagnes de vaccination contre ce virus polio sauvage. Les résultats se sont fait certes attendre mais grâce à ces sacrifices gigantesques la planète est passée de 350000 cas notifiés dans 125 pays en 1988 à moins 94 cas déclarés en 2020 à la frontière du Pakistan et de
l’Afghanistan. Que le Cameroun se voit reconnaitre en juin 2020 le statut de pays libre de virus polio sauvage constitue en soi un sujet de fierté dont toute la communauté nationale doit se réjouir et s’honorer. En réalité, à y regarder de près ce trophée impose de nombreux défis à tous les citoyens camerounais ainsi qu’au gouvernement.

Le virus polio sauvage porteur du péril
Le péril réside en effet dans ce virus polio sauvage (PVS) qui existe sous trois types : le type1, le type 2 et le type 3. Transmis par voie féco-orale il tient sa virulence dans son tropisme pour les cellules intestinales de l’hôte qu’il colonise et détruit avant d’envahir par voie sanguine les cellules nerveuses (motoneurones) de la moelle épinière. Cette atteinte irréversible des motoneurones entraine donc cette paralysie flasque et irréversible des membres concernés par les nerfs moteurs correspondants. C’est ce mécanisme physiopathologique qui rend compte des morts et des horreurs liées aux paralysies des membres des enfants handicapés de tous les pays du monde, y compris le nôtre. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, ces images saisissantes et dégradantes, atteignant la dignité de pauvres enfants et celle des adultes, avaient secoué et ébranlé les populations des pays du monde dit « libre » de l’époque. Il en était sorti un prodigieux engagement du gouvernement américain pour financer la recherche visant à trouver le vaccin de la poliomyélite.

Le vaccin polio oral de Sabin, porteur d’espoir
L’opinion n’a pas oublié l’image sympathique du Président américain D. Roosevelt victime lui-même à 39 ans de ce mal qui sévissait même dans la grande puissance du monde, les USA. Depuis l’adoption du vaccin oral mis au point par Sabin en 1959 et adopté par l’OMS en 1988, la communauté internationale avait réussi à vacciner depuis lors plus de 2,5 milliards d’enfants de moins de 5 ans et de faire passer le nombre de cas de poliomyélite de 350000 en 1993 à moins de 92 cas de PVS1 essentiellement cantonnés en 2020 à la frontière du Pakistan et de l’Afghanistan. Soit 99,9% de diminution de la prévalence dans le monde.

Le défi mondial de l’éradication de la poliomyélite
C’est en effet le Rotary International qui par son président James L. Bomar Jr., en 1985 s’était assigné le défi d’éradiquer la poliomyélite du monde entier. A la suite du Rotary International la communauté internationale regroupant autour de l’OMS, l’UNICEF, la Bill & Melinda Gates Foundation, le CDC Atlanta des Usa et d’autres donateurs tels que la Banque mondiale, avait créé en 1988 à Génève l’Initiative Mondiale pour l’Eradication de la poliomyélite (IMEP) destinée à financer cette éradication. Les Chefs d’Etat africains euxmêmes s’étaient joints à cette initiative en signant en 2017 la Déclaration d’Addis Abeba sur la Vaccination par laquelle ces Chefs d’Etat s’engageaient à faire en sorte que tout enfant de moins de 5 ans vivant dans leurs pays respectifs soit vacciné contre les maladies évitables par la Vaccination y compris la polio.

Le processus de vérification et de la certification mondiale de l’éradication de la poliomyélite
Pour contrôler ce processus d’éradication en cours dans tous les 6 continents de la planète, la communauté internationale avait alors créé dans chaque région de l’OMS une Commission Régionale de Certification de l’Eradication de la polio constituée de plusieurs experts de renom. Cette commission régionale pour l’Afrique (CRCA) présidée par notre illustre compatriote le Pr Rose LEKE, est notamment chargée, au vu de la documentation complète présentée par chaque pays candidat, de déclarer s’il remplit les critères de certification de l’éradication du virus polio sauvage.
Ainsi, cette Commission a pu mener dans chaque pays des visites de vérification sur le terrain, couplées aux activités des comités dits polio (CNC, CNEP et GTNC). Au bout d’une période d’un an et après une analyse critique et approfondie de la documentation de la surveillance de la poliomyélite, de la vaccination et des capacités de laboratoire présentée par les Présidents des Comité de Certification de chacun des pays, la CRCA a été en mesure de déclarer les pays candidats libres de polio virus dans notre continent.

Le triomphe du statut de pays libre de virus polio sauvage
Du 15 au 18 juin 2020, lors d’une conférence virtuelle organisée au siège de l’OMS à Yaoundé, notre pays a été confronté à l’épreuve redoutable de soumettre sa documentation complète et de prouver à cette Commission Régionale pour l’Eradication de la polio en Afrique (CRCA) que non seulement ce virus PVS ne circule plus dans notre territoire depuis 2014 mais que nous avons atteint de manière générale un taux de couverture vaccinale d’au moins 80% dans les districts sanitaires du pays. En outre, la preuve a été apportée que nous disposons aussi à travers le pays d’un large et puissant système de surveillance capable de détecter pour 100000 enfants de moins de 15 ans au moins 2 cas de paralysie flasque aiguë (PFA) pouvant ressembler à un cas de polio sauvage. De plus les experts de la Commission ont pu vérifier que, grâce aux performances de notre système d’acheminement des prélèvements de selles collectés chez tout cas suspect, 80% arrivent dans les 72 heures dans un état permettant d’isoler dans notre laboratoire de référence un potentiel virus polio sauvage ou dérivé du vaccin.

Il leur est aussi apparu évident que la plaque tournante et incontournable de ce processus est le fait de disposer dans le CENTRE PASTEUR DU CAMEROUN d’une plateforme d’analyse de haut niveau international et accrédité par l’OMS. Ce laboratoire est en effet capable d’isoler tout cas de virus polio sauvage ou dérivé du vaccin prélevé tant sur l’humain que dans l’environnement. Pour compléter l’exercice, les performances de notre système de confinement du polio virus s’est avéré efficace et crédible d’avoir procédé à la destruction de tout matériel potentiellement infecté par le PVS dans les structures hébergeant des selles.
C’est au terme de cette évaluation minutieuse que notre pays, le 18 juin 2020, à l’instar de trois autres à savoir le Nigeria, la RCA et le Sud-Soudan, a été solennellement déclaré libre de polio virus sauvage.

Les recommandations de la Commission Régionale au Cameroun
Au terme de cette longue procédure victorieuse la Commission a adressé les recommandations suivantes à notre pays :
• Continuer de mener les activités de surveillance épidémiologique pour la notification de tout cas de PFA
• Améliorer les couvertures vaccinales contre les maladies évitables par la vaccination y compris la polio sauvage dans tout le pays à travers la vaccination de routine et les campagnes de vaccination avec un accent particulier pour les régions à sécurité compromise (Nord-Ouest, Sud-Ouest, Extrême-Nord)
• Organiser un forum sur la vaccination de routine sous le haut patronage de Madame la Première Dame
Ces recommandations ont naturellement été convoyées à Monsieur le Ministre de la santé publique.

Les contraintes du statut de pays libre de virus polio sauvage
Le statut de pays libre de polio virus sauvage implique de la part de notre communauté nationale l’obligation morale de ne pas être déchu de ce titre. Ce titre constitue en effet la condition permettant à tout le continent africain de se voir conféré à son tour le statut de continent libéré du polio virus sauvage. On a vu par exemple un pays comme l’Afrique du Sud se voir reprendre son statut de « wild polio free country » quand ses indicateurs avaient dégringolé en dessous des normes en 2017. Pour notre part, après avoir déçu le continent et le monde dans d’autres domaines, tout citoyen camerounais doit se sentir investi du devoir de contribuer au maintien de ce titre de gloire.

La première obligation est celle d’accroitre au-delà de 80% le taux de couverture vaccinale dans tous les districts en augmentant les activités de vaccination de routine et les campagnes de vaccination supplémentaires. Pour ce faire, l’implication de toutes les forces vives du pays devant s’approprier ce combat est nécessaire et n’est plus de la seule responsabilité du ministère de la santé publique et du Programme Elargi de Vaccinations. Cette appropriation concerne les chefs de familles, les chefs de village et les chefs traditionnels ainsi que les membres du parlement, les élus municipaux, les leaders religieux, les organisations de la société civile et les élites de chaque localité. C’est cet engouement qui permettra au pays d’arriver à créer auprès des familles une demande en vaccination susceptible de permettre d’atteindre et de dépasser le taux de 80% de couverture vaccinale susceptible de barrer la route au poliovirus sauvage.
Cette appropriation devrait concerner les activités de communication susceptibles de contrecarrer tous ces activistes qui essaient de convaincre les populations par leurs rumeurs négatives de ne pas faire vacciner les enfants.

Il faut donc vacciner plus qu’auparavant
La preuve est aussi faite que la seule amélioration du climat d’insécurité qui prévaut dans l’Extrême-Nord et dans les régions du Nord-Ouest et du SudOuest est à elle seule susceptible d’augmenter de 4% le taux de couverture vaccinale de notre pays. D’où la nécessité de quémander et de militer pour le retour de la paix dans ces régions à sécurité compromise.

Les acteurs de la longue marche du statut de pays libre de virus polio sauvage
On ne peut clôturer cette odyssée sans la dédier au Chef de l’Etat dont l’image de patience et d’endurance dans l’effort à imprégné ce long parcours. Ensuite, se souvenir pour lui rendre un hommage posthume au feu Professeur Joseph MBEDE qui a initié ce long combat depuis 1999 et l’a conduit de mains de maître jusqu’à son dernier souffle en 2018. Tous les membres de la Commission Régionale de par le monde ont tenu à lui rendre une standing ovation à titre posthume.
Cette longue marche a été ponctuée du passage de tous les ministres de la santé qui se sont échinés depuis 1999 à promouvoir le Programme de Vaccination et qu’il serait déloyal de ne pas associer à cette victoire. Il s’agit du tout dernier le Dr Manaouda Malachie qui a eu le privilège de s’adresser aux membres de cette illustre Commission comme hôte de l’évènement virtuel et de les conforter dans l’engagement du gouvernement à consolider et à renforcer les acquis de la vaccination dans notre pays. Ensuite on ne peut oublier leurs excellences Mama Fouda, OLANGUENA AWONO, le Pr G. Monekosso et le ministre Laurent ESSO ; sans oublier le ministre ALIM HAYATOU, Secrétaire d’Etat à la Santé, depuis 1996.

La vérité dicte qu’on souligne que ce travail est surtout l’œuvre des différentes équipes qui ont animé le Programme Elargi de Vaccinations dont les Secrétaires Permanents successifs ont donné l’empreinte qui a convaincu les experts de la Commission. Il faut citer le tout dernier à l’œuvre et en cours d’animation du programme, le Dr HASSAN BEN BACHIRE et tous ceux qui l’ont précédé à savoir le Dr ENAME Harmelle, le Dr M. KOBELA et le Dr NOMO.
Ces capitaines ont galvanisé chacun à son tour une équipe de jeunes médecins épidémiologistes, de biostatisticiens, de logisticiens, de démographes nationaux regroupés au sein du GTC-PEV, dont la compétence et le dévouement ont fait la fierté de notre pays.

Une mention spéciale revient naturellement au laboratoire de référence du Centre Pasteur du Cameroun qui a joué le rôle de plaque tournante dans cette longue marche vers l’éradication du virus polio sauvage grâce à un haut niveau international de performance reconnu par les experts de la CRCA.
Les véritables porteurs de ce trophée sont assurément tous les personnels de santé ainsi que les vaccinateurs qui, dans les régions et les districts, sous le soleil et sous la pluie, par monts et par vallées, dans les villages comme dans les villes, ont porté le vaccin et vacciné les millions d’enfants de moins de 5 ans de notre pays. Il faut évidemment adresser un hommage particulier aux millions de parents d’enfants et à toutes les familles qui ont fait confiance au ministère de la santé et au PEV en acceptant de faire vacciner leurs enfants contre le virus polio sauvage et les maladies évitables par la vaccination.

Corona-19 et statut de pays libre de virus polio sauvage
Il est certain que la lutte contre la pandémie du covid-19 interfère avec la promotion des vaccinations notamment dans le versant du respect des mesures barrières prescrites par le gouvernement. Ainsi, il est difficile de demander aux personnes et aux familles de veiller à rester dans leurs domiciles et en même temps de les encourager à se rendre en masse pour faire vacciner les enfants dans les postes de vaccination.
En réalité, certains pays ont pu montrer qu’il était possible de faire respecter le lavage de mains au savon et à l’eau propre, d’exiger aux parents le port obligatoire du masque facial et la distanciation physique aux postes de vaccination dans les mesures de sécurité compatibles avec la riposte au covid-19. Nous avons donc intérêt à sortir le plus tôt de la tourmente de cette pandémie du covid-19 pour ne pas perdre les conquêtes qui nous ont permis de nous voir décerné le statut de pays libre du virus polio sauvage.

Conclusion :
Le trophée du statut de pays libre de virus polio sauvage est un honneur enviable pour notre pays. Néanmoins, il est aussi porteur de nombreuses conditions pour sa préservation. Les principales conditions sont d’une part la poursuite des efforts de vaccination des enfants de moins de 5 ans contre les maladies évitables par la vaccination, y compris la polio, malgré l’hypothèque de la pandémie du civd-19, et d’autre part le retour de la paix compromise dans le pays pour favoriser l’accès aux enfants privés du bénéfice de la vaccination salutaire.

Pr Tetanye Ekoe*.
*Président du Comité National de Certification de l’Eradication de la Poliomyélite

Opinion

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