Depuis bientôt deux mois, le monde est en proie à une crise sans précédent causée par un virus nommé COVID-19. Au départ sanitaire, cette crise touche désormais tous les secteurs économiques (primaire, secondaire et tertiaire) et l’ensemble des domaines de l’organisation sociale (éducation, loisir, transport, justice, etc.). Cette situation de « guerre sanitaire » a conduit au confinement de près de 3,5 milliards d’individus à travers la planète (au 20 avril 2020) et a engendré une désorganisation stratégique, économique et logistiques des Etats.
Au Cameroun, le gouvernement n’a pas retenu l’option d’un confinement total arguant, à raison, qu’une telle mesure serait difficile à appliquer étant donné le poids élevé du secteur informel dans l’activité économique du pays. Outre le confinement partiel de la population et la fermeture des frontières, le Cameroun a choisi depuis le 17 mars 2020, de réguler les activités économiques en imposant leur fermeture totale à partir de 18h. Si ces mesures peuvent inéluctablement conduire à contenir le cycle de propagation du COVID-19 au sein de la population, il est certain, qu’elles ont un effet néfaste sur l’économie camerounaise.

Vers une inévitable récession
L’ampleur et la nature des conséquences de la pandémie du COVID-19 sur l’économie camerounaise sont encore difficiles à préciser, mais il est certain que tous les pans de l’économie camerounaise seront affectés. L’amplitude de l’effet négatif sera fonction de la réduction, de l’arrêt ou non de l’activité économique et de l’intensité du lien que celle-ci a avec l’extérieur.
Suite aux mesures antiCOVID-19, les activités de commerce, de transport inter et intra urbains vont voir le volume de leurs activités se réduire de manière significative. De manière intuitive, il est logique d’imaginer que les mesures barrières de distanciation sociales imposées aux transporteurs réduisaient mécaniquement le nombre de passagers transportés, ce qui pénalisait le chiffre d’affaires de ces derniers. De même, la mesure de fermeture de toutes les activités économiques à 18h pénalisaient de nombreuses entreprises commerciales.

En effet, cette mesure a contribué à la réduction du volume d’activité des entreprises du secteur du commerce, elle a eu un effet dévastateur sur les entreprises dont l’activité est essentiellement nocturne ; c’est le cas des night clubs, des snack-bars, etc. Ces entreprises ont tout simplement vu leurs activités se réduire de plus de 90 % à défaut de s’arrêter complètement.
Malgré la levée des mesures ci-dessus évoquées depuis le 18 avril 2020 (notamment la fermeture des activités à 18h et levée des mesures de distanciation dans les transports), certains secteurs sont encore fortement désorganisés ; c’est le cas du secteur du transport aérien (compagnies aériennes, sous-traitants, agences de voyage, agences de tourisme etc).

La chute de l’activité économique affecte également le secteur des exportations, car ceux-ci subissent un effet cumulé des mesures internes et des mesures externes appliquées à leurs partenaires euxmêmes confinés. L’Union Européenne ou la Chine étant des partenaires commerciaux du Cameroun, leur confinement a un effet négatif élevé sur les exportations camerounaises, et naturellement sur ses importations. Cette baisse des importations, si ell e se maintient va provoquer une augmentation de l’inflation à cause de la rupture de la chaîne d’approvisionnement non seulement des produits manufacturés mais aussi et surtout des consommations intermédiaires pour les industries.

Derrière la chute du volume d’activité économique, se profile un drame social lié aux licenciements économiques et pour les plus chanceux, au chômage partiel ou technique. D’après le site internet Ecomatin qui cite un rapport du Groupement Inter-patronal du Cameroun (GICAM), 87 % d’entreprises camerounaises ont mis en chômage ou réduit leurs effectifs. De manière conséquente, la réduction de l’activité économique nationale réduira les recettes fiscales intérieures en sus de la baisse des recettes fiscales de porte issue de la baisse des importations. Par ailleurs, les recettes publiques seront également affectées négativement du fait de la baisse des cours des principaux produits d’exportation. Le cas du pétrole est illustratif ; ainsi par exemple, les projections du budget 2020 du Cameroun ont été effectuées sur la base d’un prix du baril à 50 $US, or en Moyenne Mobile 20, le prix du baril du pétrole est de 27,54 $ US, ce qui veut dire que durant les 20 derniers jours, le Cameroun a réalisé un manque à gagner de 22,46 $US par baril de pétrole vendu.

En dehors de l’effet négatif sur les ressources publiques à travers la baisse de la production, le COVID-19 va impacter négativement les flux financiers en direction du Cameroun, soit à travers la baisse des investissements directs étrangers (IDE), soit à travers les reports ou l’annulation de certains lignes de crédit de l’aide publique au développement (APD), car les principaux bailleurs de fonds sont aussi affectés par le COVID-19, soit enfin à travers la baisse des envois de fonds des migrants du fait de le réduction de l’activité économique dans les pays d’accueil de ces derniers.
Au bout du compte, il apparaît que le COVID-19 peut conduire l’économique camerounaise dans une situation de stagflation si des mesures économiques « barrières » volontaristes ne sont pas adoptées.

Ce qui doit nécessairement être fait…
Pour éviter une stagflation, c’est-à-dire une situation dans laquelle une économie souffre simultanément d’une croissance économique faible ou nulle et d’une forte inflation accompagnée d’un taux de chômage élevé, plusieurs mesures volontaristes, parfois iconoclastes, doivent être mises en œuvre. Au-delà d’un déconfinement différencié, ces mesures doivent viser de manière spécifique les secteurs formel et informel.
pour le secteur formel Les mesures en faveur du secteur formel doivent nécessairement être d’ordre fiscal, monétaires et macro-financières.
Au niveau de la fiscalité, les mesures adoptées par le gouvernement le 30 avril 2020 concernant entre autres l’échelonnement différé des impôts et taxes dus par les entreprises sont de nature à donner plus de marges de manœuvres financières aux entreprises afin qu’elles puissent reconstituer leur cash-flow qui a baissé du fait de la baisse d’activité observée pendant la période du confinement. Mais ces mesures doivent autant concerner la fiscalité intérieure que la fiscalité de porte.

Au niveau monétaire et macro-financier, les Etats de la sous-région doivent pousser la BEAC (Banque Centrale des Etats de l’Afrique Centrale) à réduire de manière significative ses taux directeurs. L’objectif in fine d’une telle mesure est de baisser le coût du crédit bancaire certes pour les entreprises publiques mais aussi surtout pour les entreprises privées. Mais la baisse des taux directeurs ici prônée ne peut avoir un effet positif et significatif sur la situation économique que si elle est couplée à la création rapide d’un Fonds Mixte de Garantie des PME/PMI. L’objectif, à travers les garanties qu’il apportera, est de permettre aux PME/PMI d’avoir facilement accès aux crédits bancaires car, selon les données disponibles, les PME/PMI sont « exclues » du marché du crédit bancaire du fait principalement de l’absence de garantie. L’essentiel de crédits accordés étant, à plus de 80%, capté par les grandes entreprises qui ont une évolution

de demande de crédits inférieure à celle des PME/PMI. C’est ce qui explique principalement la surliquidité du système bancaire camerounais depuis plusieurs années. Cette situation a d’ailleurs conduit la BEAC sur insistance du FMI à mettre en œuvre, depuis le début de l’année 2020, des mesures de retrait de liquidité pour contenir les risques inflationnistes. Ce qui veut dire que le Cameroun, comme la plupart des pays de la sous-région, ne souffre pas de l’absence de liquidité, mais plutôt de la mauvaise répartition des liquidités. Ce sont les entreprises les plus dynamiques (les PME/PMI) qui ont le moins accès aux liquidités, ce qui constitue inévitablement un frein à la croissance économique. Et le COVID-19 donne une opportunité de correction de ce déséquilibre organisationnel du système bancaire et financier camerounais. Par ailleurs, des mesures additionnelles au niveau sous-régionales ont été prises telles que le relèvement des lignes de crédit de la BDEAC pour les Etats. Mais ces mesures ont toutes la limite majeure de reprendre les sentiers battus dont la contrainte essentielle a toujours été, en tout temps la structure économique et les lourdeurs administratives des Etats
Si certaines mesures ci-dessus évoquées ont un effet direct, quasi mécanique, sur le secteur formel, en revanche, leur effet sur le secteur informel est difficile à être établi.

…pour le secteur informel
Malgré le fait que le secteur informel occupe près de 63% du PIB du Cameroun et emploie plus de 90% de la population active, ce secteur est parfois oublié dans l’élaboration des mesures de politique économique. Cette situation s’explique sans doute par le fait qu’en s’échappant de l’imposition, le secteur informel s’exclut du même coup de la solidarité nationale. Toutefois, en tant que garant du bien-être des populations, l’Etat ne peut se soustraire de sa responsabilité existentielle. Il est certain que les marges de manœuvre de l’Etat sont limitées, car coincé entre l’effritement des ressources publiques telles que ci-dessus présentées, et le respect des contraintes internationales en matière budgétaire et monétaire.

Dans un tel contexte, des mesures iconoclastes propres à nos caractéristiques socio-économiques doivent être explorées pour éviter le chaos social qui se profile du fait COVID-19. L’une des mesures qui nous semble la plus innovante et la plus pertinente du fait de l’étendue de ses effets est d’ordre monétaire et concerne la mise en place d’une monnaie virtuelle unidirectionnelle.
Contrairement aux monnaies électroniques, la monnaie virtuelle n’est pas une valeur monétaire, elle est une unité de compte qui n’est pas générée par une banque centrale et ne nécessite pas l’usage des banques commerciales pour la domiciliation des comptes. Elle fonctionne en parallèle avec le système monétaire classique, elle n’est reconnue et garantie uniquement par la structure émettrice. Actuellement, plusieurs types de monnaies virtuelles existent, c’est le cas des bitcoins, des chadowcoins, etc qui sont bidirectionelles.

Dans un contexte où il n’existe pas d’assurance chômage général, l’émission d’une telle monnaie permettra à l’Etat de fournir aux acteurs du secteur informel, des ressources virtuelles d’échange réel qui peuvent servir, à coup sûr, d’amortisseur social au choc négatif créé par la pandémie du COVID-19 sur l’économie. Audelà de son rôle d’amortisseur social, et du fait de son caractère bouclé dans les mécanismes d’échange, cette monnaie peut faciliter la réorientation de la consommation nationale vers les produits de fabrication locale, ce qui va favoriser une éclosion d’une industrie locale. Par ailleurs, le caractère unidirectionnel de change de cette monnaie peut permettre à l’Etat de faire croître l’épargne nationale de monnaie échangeable, qui peut être réorientée vers les circuits d’achat à l’international des biens de consommation intermédiaire nécessaires au développement de l’industrie locale.

Sans une telle mesure, le Cameroun, fortement contraint par des difficultés financières ne pourra pas faire face de manière durable à la dureté de la vie qui se profile pour une grande partie de la population, à moins de s’enchaîner une fois de plus dans un cycle d’endettement infernal. Cette option est contraire à la voie prise par presque tous les pays occidentaux qui, également affectés par la pandémie du COVID-19, au lieu de se financer sur les marchés ou auprès des institutions financières internationales tels qu’ils préconisent vivement, ils ont choisi à raison, de recourir à leurs Banques Centrales soit directement (cas de la Banque d’Angleterre ou de la FED), soit indirectement (cas de la Banque Centrale Européenne). Une telle contradiction empirique met en exergue une limite théorique et montre que la gouvernance économique mondiale doit nécessairement changer après la pandémie du COVID19.

Ce qui doit absolument changer
Bernard Mandeville écrivait en 1714 que « Le vice qui conduit à la recherche de richesse et de puissance produit involontairement la vertu parce qu’en libérant les appétits, il apporte une opulence qui ruissèlera du haut vers le bas de la société ». Cette citation de Mandeville est considérée comme précurseur du libéralisme économique. Confrontée à l’évidence des faits, elle montre que le libéralisme économique est un échec social, non seulement il n’y a pas eu ruissèlement intuitif du haut vers le bas, mais en plus, ce système a empêché d’instaurer tout mécanisme de ruissèlement et de remontée sociale. La philosophie du Darwinisme social qui prioritarise l’intérêt économique au dépend des solidarités, permet de mettre le modèle actuel face à ses vulnérabilités et à ses fragilités. Le monde avant le COVID-19 doit être absolument différent de celui d’après, les vérités toutes faites d’hier et leur sens doivent être questionner autant au Nord qu’au Sud. Dans cette quête de sens et de voie, le Cameroun et encore plus l’Afrique doit chercher sa voie en fonction de ses propres réalités.

Et la pandémie du COVID-19 a révélé au grand jour, même pour les profanes de l’économie, que la question monétaire ne peut pas être dévoyée de la politique économique d’un pays, encore plus en situation de crise, mieux que la politique monétaire est un instrument de souveraineté des Etats. Mais en attendant cette souveraineté, la solution d’une monnaie virtuelle nationale dénommée « camercoins » nous semble le levier le plus simple mais le plus efficace face aux effets dévastateurs de la pandémie du COVID-19 sur l’économie camerounaise. Cette solution détonne, nous le reconnaissons, mais elle est adaptée à nos réalités socioéconomiques ; elle doit nous rappeler que si l’égalité intellectuelle est tangible, les africains devraient aussi, sur des thèmes controversés, être capables de proposer des vérités à partir de leurs propres investigations intellectuelles, s’y maintenir jusqu’à ce que l’humanité le sache et que les promoteurs des vérités toutes faites venues d’ailleurs sachent désormais qu’ils rencontrerons des intelligences égales qui peuvent leur tenir tête sur le plan de la recherche de la vérité.

Boniface Bounoung Fouda
Références Mandeville B., La Fable des abeilles, ou les vices privés font le bien public, traduction l’Anglois, Londres : Jean Nours, 1750.
https://www.beac.int/economie-stats/statistiques-monetaires/
https://ecomatin.net/a-cause-du-coronavirus-87
https://www.legicam.cm/index.php/p/rapports-publications-guides

 

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