Lettre à Pristine

Entre le temps qu’il fait en cette saison de pluie 2020 et celui qui passe à toute vitesse au calendrier, je peux enfin prendre celui de te répondre à tête reposée, ma chère et brave nièce. Tu penses avoir trouvé cette fois enfin le grand amour ? Celui qui résiste aux avanies et ne s’oxyde pas ? Je touche ici du bois pour que ce le soit et que ça dure, Little One. Nous y aspirons tous et toutes à la tendresse de l’amour. Même si sur notre fichue « terre chérie » vertrouge-jaune essorée par le détriment et le mensonge, certaine forfanterie mixte va crachant dessus sans vergogne à longueur de journée, perchée sur un cynisme inqualifiable et nauséabond. Mal aimé(e)s dans leur enfance, voire même pas du tout, né(e)s par hasard pour la plupart, aucun projet ne les attendait. Se croyant forte d’avoir poussé comme du chiendent parfois, cette engeance bardée d’épines traverse la vie blottie dans un étroit réduit tapissé du plancher au plafond de revanche et de ressentiment. Un néfaste cocktail qui n’en finit pas d’empoisonner les relations interpersonnelles d’une aube à l’autre sous nos cieux. La sincérité effraie nos compatriotes pétri(e)s de duplicité, vois-tu.

Mais de toi à moi, est-ce vraiment surprenant lorsqu’on sait la place déterminante que la traîtrise a tenue et tient encore dans l’édification du Gomboland
? Déloyauté et félonie y sont tellement bien vues et plébiscitées que ça se bouscule grave au portillon de ces vertus cardinales. D’où le lourd couvercle de plomb pesant toujours sur la mémoire de la longue saison écarlate courant de 1955 à 1972. Nombre de positions confortables aujourd’hui dans notre société corsetée par ces mutismes, n’ont pas un autre fondement que l’exercice régulier de la fourberie depuis six décennies sur tous les paliers. Elle a produit au long cours un champ de force répulsif à la tolérance, à la vérité et à toutes les valeurs humaines en résonance avec celles-ci. Il en découle une violence diffuse, mais palpable et il suffit d’un différent banal pour quelle explose. Un enseignant peut en faire définitivement les frais après une remontrance à un élève dissipé
Et les artistes dans ce marasme, te demandes-tu à fort juste titre, que fait cette gent pour ne serait-ce que fissurer le statu quo, par ci, par là, et empêcher le sérail des Supplétifs de roupiller tranquille ? Ta préoccupation coïncide avec la promulgation toute fraîche encore d’une loi qui met en émoi ce microcosme totalement pris de court en la découvrant lors de l’examen du projet à l’Assemble nationale. Concerné par ces remous, je me suis alors procuré le texte pour savoir de quoi il retourne à la lettre et entre les lignes. L’expose des motifs est d’emblée on ne peut plus creux et c’est à la fin du document qu’on apprend que
« le présent projet de loi va contribuer à structurer le mouvement artistique et culturel du pays à travers la création de véritables entreprises culturelles et partant, à professionnaliser ce secteur potentiellement pourvoyeurs d’emplois et de richesses »
Rassures-toi, Pristine, je ne vais pas te bassiner avec un examen détaillé, article par article, de cette loi. Fastidieux et inutile pensum. Sur une base territoriale circonscrite aux unités administratives que sont la commune, le département et la région, moyennant un enchâssement en poupées russes allant de la compagnie aux fédérations en passant par des unions et des guildes, il s’agit ni plus ni moins d’embrigader et d’harnacher la création en « terre chérie », de la tenir par une solide laisse. Dorénavant, la mise sur pieds d’une association envisageant un objet artistique sera donc soumise à l’obtention préalable d’un agrément du ministère et il faudra pour cela constituer un dossier.

Il est à noter que ce texte scabreux ne dit absolument rien du statut de l’artiste, à aucun moment. Mais ça parle néanmoins de structurer le mouvement artistique et culturel ? Ya de quoi se pincer jusqu’au sang, tellement ils n’ont pas froid aux yeux ces gus, dans l’inconséquence. Pire même que mettre la charrue avant les bufs, cette opération menée de bout en bout dans le dos des artistes ressemble davantage à prétendre faire une omelette au gruyère baveuse et l’annoncer, sans avoir les ufs pour, ni le fromage. C’est pas mal comme exercice, non ?
Dis-moi donc, toi qui pratiques le bouddhisme depuis de longues années maintenant, est-ce bien sage de vouloir brider le vent ? Je te vois d’ici sourire à cette image audacieuse ô combien et pour cause. Comment fait-on cela ou pour seulement y penser ? L’esprit et la lettre de cette loi attestent que le Gomboland n’en a pas fini avec la paranoïa autoritaire. Lautisme allant avec a mis le feu aux poudres chez les Anglophones, alors que faire droit en 2016 aux revendications des avocats et des enseignants, au demeurant légitimes, eut été politiquement moins dispendieux. L’argent dilapidé dans ce bourbier en trois ans aurait pu servir à des uvres plus positives pour l’essor de la « terre chérie » vers les cimes quelle mérite. Par exemple doter chaque chef-lieu de région dune salle de spectacle digne de cette désignation, disais-tu la dernière fois que nous en parlions.

Si les industries culturelles affichent en Occident des performances économiques enviables, elles ne le doivent en rien à un quelconque interventionnisme des pouvoirs publics dans ces pays, hormis le cadre institutionnel propice à l’épanouissement de la création. Il y va au premier chef d’idéaux portés par des femmes et des hommes et de liberté d’expression. Les Stones n’ont pas eu besoin de l’Etat britannique pour devenir ce que ce groupe de rock mythique est aujourd’hui. Mick Jagger a même été anobli par Sa Majesté Royale en dépit de ses frasques et c’est un actif culturel qui compte pour le soft power anglais. Se rendent-ils compte, les concepteurs bornés de cette loi, que l’indocilité est le combustible mental dune création artistique authentique ? Sauf à vouloir s’aligner sur la rigidité nord-coréenne ou chinoise et je n’exclus pas, my dear Little One, que cette tentation glauque rôde dans les caboches de nos gens au pouvoir. Diriger un troupeau de dociles moutons…

Tout État doit certes savoir qui fait quoi et où, sur l’ensemble du territoire national, cela va de soi. Le régime de la déclaration ny suffit-il pas ? Ce texte chahuté a beau jeu d’exciper dune modification des dispositions de l’alinéa 4 de l’article 5 de la loi n° 90/53 du 19 décembre 1990 relative à la liberté d’association. Pourquoi donc celles à vocation artistique et culturelles ont été extraites de cette loi organique ? Pourquoi les soumettre à des textes particuliers ? Quelqu’un nous doit, me semble-t-il sur ce point précis, une explication claire dont lexigence démocratique ne saurait faire l’économie, si tant est que dans ce pays perclus de frilosité politique.

Même si elle aura manqué de vigilance manifestement à cet égard, il y a trente ans. Tu te rends compte Pristine, que pour créer demain ton association de passionnés du songò, il faudra passer sous ces fourches caudines et te lancer dans de la paperasse à produire comme on plonge la tête la première dans une piscine ? Bienvenue dans le ténébreux dédale de la bureaucratie. Quelle vilaine mouche les a même piqués ? Comment ne pas l’entrevoir d’ici et se dire alors que c’est un dispositif de racket en règle qui va opérer au Minac avec laval de cette fichue loi ? Nouvelle mangeoire en vue pour les fauteurs d’impossibilités

Cette actualité régressive ne va certes pas te rassurer, ni stimuler plus que ça tes envies de retour au bercail en mode ras le bol de Whiteland et du racisme, larvé ou flagrant. Il y a aussi en effet que la longue répression a eu un impact massif dont il n’est jamais fait mention nulle part et pourtant : la stérilisation de la sensibilité. Lorsque la pratique de la parole dans l’espace de l’intersubjectivité se cantonne à une pauvre et piètre langue de bois volant plus bas que terre, parce que les murs ont eu longtemps des oreilles très zélées dans la délation, cette autocensure généralisée a profondément inhibé les individus et rétréci leurs aspirations, en les confinant dans ces inclinations triviales que tu sais : intempérance éthylique, stupre à gogo et tout le tralala de la dissipation homologuée après le crépuscule.

Les enquêtes sur la consommation déclenchées par l’ajustement structurel au début des années 90, sont on ne peut plus édifiantes/effarantes sur la part infime qu’occupent dans le budget des ménages, la culture et l’art. Contrairement à d’autres postes de dépenses comme l’alimentation, la boisson et l’habillement. Au point que le business des vêtements de seconde main suscite des millionnaires, alors que les musiciens crèvent la dalle voire tout court sous nos yeux, étant donné que personne n’achète leurs oeuvres. Ça ne s’arrête pas à cette corporation : on compte sur les doigts de la main dans la gent dotée d’un pouvoir d’achat conséquent, ceux/celles qui acquièrent des tableaux, des sculptures. S’entourer de duvres d’art et donc de beauté at home ne les intéresse guère. Si ce n’est les vulgaires lithographies de poulbots parisiens…

Le dynamisme économique des industries culturelles dont les Faustiens se targuent de nos jours en Whiteland est tributaire d’un paysage intellectuel vibrant de conversations pointues dans l’espace public, ainsi que de la production d’une pensée contradictoire diffusée par des livres que les gens at large achètent et lisent. Le bilan de l’école est au final désastreux de ce côté du monde, pour n’avoir produit qu’une caste de femmes et d’hommes féru(e)s de jouissance sur le théâtre des apparences. Prompts à acheter Range Rover Discovery, Mercedes et autres gadgets polluants à quatre roues, leurs dressing-rooms sont remplis de fringues et de chaussures, des flacons de parfums trônent sur les commodes, mais nulle bibliothèque à l’horizon. Lorsqu’il se trouve dans cette faune de très rares lisant un peu, va donc voir quoi Pristine, c’est souvent d’un basique à se tirer une balle de dépit dans la tête. Et puis cette École prodigue même quoi d’ailleurs comme enseignements, de la maternelle à l’Université, qui concourent à l’émancipation tant individuelle que collective ? C’était la promesse de l’Indépendance, pourtant, il y a soixante ans et nous en sommes bigrement loin, rendus à la date d’aujourd’hui.

Cette loi mauvaise ne concerne pas que le microcosme artistique et culturel. Elle émane d’un pouvoir en proie à la panique devant le tour que prend ces jours-ci l’Histoire et qui veut garder la main haute sur le destin du Cameroun, malgré la faillite avérée sur 360°. Cette obstination à fuir en avant au lieu de jeter l’éponge, est de plus en plus pathétique. Jusqu’où ira cette caravane du gâchis et de Croulants mal lunés décidément ? La stérilisation de la sensibilité ne leur a pas suffi, ils envisagent de mettre au pas la créativité dorénavant. Comme si c’était la solution miraculeuse pour sortir de l’impasse au fond de laquelle leur vanité patauge.

Les industries culturelles ne surgiront pas ex nihilo de je ne sais où, sûrement pas dune ornière en tout cas. Pas plus quelles ne tomberont du ciel toutes constituées en sources de valeur économique imposable et en gisement d’emplois résorbant le chômage XXL dont pâtit la jeunesse. Cette projection artificielle tapie dans les caboches des gens du sérail et leurs affidés est vouée à l’échec. La propagande ne prenant plus, sauf sur les convaincus, on en revient aux bonnes vieilles méthodes du parti unique : l’encadrement. Avec son corollaire, l’intimidation. Comme quoi, la coercition reprend du poil de la bête derrière le paravent Démocratie, au voisinage nord de la latitude zéro.

Si j’étais toi, ma chère et brave nièce, je ne me précipiterais pas pour l’instant de rentrer au 237. Le racisme à tout bout de champ est insupportable et je suis bien placé pour savoir que les Faustiens te tapent sur le système avec leur blanche arrogance. Mais entre deux maux, tu sais bien, il faut choisir le moindre et à mon humble avis, la probabilité de déchanter en « terre chérie » est énorme, malgré toute ta bonne volonté. Tas un super job là-bas, stimulant et bien rémunéré aussi. Jai pas envie de te voir désillusionnée ici au bout de quelques saisons sèches par cette inertie ambiante. Est-ce que ton refuseur d’oncle et électron libre en assumant les lourdes conséquences depuis le temps, ne serait pas luimême arrivé déjà à bout d’endurance, quarante deux ans plus tard au compteur ? Il se pourrait bien. Roquets teigneux et perroquets volubiles en tout genre mènent la dissipation dans laquelle s’abîme l’insensibilité érigée en norme comportementale. Tu en souffrirais trop et tu n’en as vraiment pas besoin. Une mission infiniment plus exaltante que venir t’empaler pour des prunes sur leur fiasco monumental t’attend. C’est à cet égard que tu portes ce beau prénom inédit, Pristine. Big bisous et take care avec le Covid-19 qui circule toujours.

Lionel Manga*
*Ecrivain

Opinion

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