Nécrologie : Noces d’émeraude manquées

Claude Ndam est décédé le 12 juin dernier, laissant la musique bamoun orpheline.

Comment bouder le plaisir d’évoquer la carrière et de rendre hommage à un digne ambassadeur de la musique camerounaise ? L’un des rares artistes dont je n’ai jamais relaté la carrière artistique. Pour emprunter aux paroles de la célèbre chanson de Claude François, son homonyme, on y pensait et puis on oubliait. Après tout, rien ne pressait… Malheureusement, le temps a joué en notre défaveur. Le 12 juin 2020, Claude Ndam est décédé à son domicile de la Cité Verte à Yaoundé, après une 3ème attaque vasculaire cérébrale. C’était celle de trop ! Invité à un spectacle à Kye Ossi, l’artiste est tombé sur scène. Conduit à l’Hôpital central de Yaoundé, les organisateurs du spectacle ne s’acquittent pas des frais de sa prise en charge médicale. Fier, Claude Ndam prendra son triste sort avec humour. C’était un homme Joyeux. La barbe poivre et sel presque toujours ébouriffée, une chéchia à la tête, des vêtements ethniques, Claude Ndam avait un look atypique. Le sourire en coin, il ne se la jouait pas. Pourtant l’artiste avait de quoi faire le fier. Trente-huit ans de carrière, avec des chansons toujours d’actualité, de nombreux lauriers reçus au Cameroun et dans le monde. Avec en prime, le respect de ses pairs.

Griot moderne
Poète, auteur-compositeur et musicien, Claude Ndam était originaire de Foumban, dans l’Ouest-Cameroun. Il s’est démarqué par son style particulier. Un métissage de musique traditionnelle, de jazz et de rock. « C’était un griot moderne qui a réussi à mixer les musiques qu’il aimait, celles de James Taylor et des Beatles en l’occurrence, avec des rythmes traditionnels. C’est pour cette raison qu’on l’a baptisé le Griot moderne. En effet, les accords des musiques de l’artiste étaient tout simplement inattendus. Différents de ceux qu’on trouve habituellement dans les musiques traditionnelles », décrit Thierry Sandio, artiste musicien et par ailleurs ami du disparu. Claude Ndam ne maniait pas que les cordes de sa guitare avec dextérité. Il savait également utiliser ses cordes vocales et sa voix chaude, grave et surtout agressive qui faisait penser à celle de Cat Stevens. C’était d’ailleurs une de ses idoles. L’artiste a donc modernisé le « Mendu », une musique Bamoun qui se joue à l’aide du balafon. Pour y parvenir, il a transporté les sonorités produites par les instruments traditionnels sur une guitare moderne.

Chapeau ! Histoire de ne pas faire de l’art pour l’art, mais de contribuer à la marche des choses, les textes de Claude Ndam empruntaient aux thématiques du terroir. Claude aimait tant la scène et avait hâte d’y remonter. Tout au moins pour la célébration de ses noces d’émeraude. Une occasion en or de faire à nouveau frémir ses milliers de fans au son de sa guitare, de sa voix mélodieuse et de ses belles paroles. « C’était son projet le plus cher. Il comptait célébrer ses 40 ans de musique avec plein de personnes qui l’ont accompagné, notamment la cour royale qui l’a fait notable », regrette Narcisse Kouokam. L’humoriste et ami des premières heures du défunt évoque leurs débuts dans le milieu artistique.

Claude Ndam entrera véritablement dans le show-biz dans les années 80, avec Jean Yves Oloko, André Ndjikam et bien d’autres artistes. « Nous nous sommes connus jeunes. J’étais très intéressé par la musique traditionnelle, plus particulièrement la musique Mendu. Fan de guitare et de Georges Brassens, on passait toutes les nuits à Yaoundé. Après le Club Manu, on descendait à Porter 39. On fraternisait, on rêvait. Le Centre Culturel Français (CCF) nous a donnés l’occasion de nous produire en nous mettant à l’affiche », se souvient Narcisse Kouokam, la voix encore pleine d’émotion qu’il tente de camoufler dans des fous rires.
Claude Ndam donne son premier spectacle en 1983 au CCF à Yaoundé, dans un grand show qui devait le lancer. Sa voix très présente, puissante et surtout remarquable ; Son orchestre semi-traditionnel et ses danseuses aux prestations significatives en rajoutent au spectacle. C’est la joie ! Une star est née. En 1989, il sort son premier album où figure la chanson « U Nguo Ya », où vas-tu ? en Bamoun. Il y met en garde les jeunes face aux dérives. L’album sera produit par le label Ebobolo-Fia Productions. Malgré la présence à Yaoundé du performant studio 24 pistes, Claude Tchemeni, son ami, l’envoie en France pour enregistrer dans de meilleures conditions. Le succès est là, « U Ngouo Ya » est devenu un classique.

Si le public essaie souvent de spécialiser l’artiste sur certains de ses succès, les autres titres de ses deux albums sont tout aussi fouillés que « U Ngouo Ya ». Les musiques sont belles et les textes interpellateurs. « Mona la Veve » est une louange aux mamans qui souffrent pour leur enfant. Ces mamans qui ne renoncent pas. Dans “Power », il prônait déjà l’unité nationale en disant simplement qu’une seule main ne peut attacher un mets. Donc mettons-nous ensemble ! Claude Ndam c’était aussi cette ouverture aux chansons des autres artistes. Il reprendra « Rainbow » des Ruhm Ta, un groupe produit et managé par Kembe Pesauk. Ce sera l’une des rares chansons en français de son répertoire. Il y a aussi cette magnifique reprise de « Folo Mon » du chanteur de bikustsi Ange Ebogo Eméran qu’il baptise « Dors mon bébé » et interprètera dans un Ewondo irréprochable. Claude a aussi inspiré les plus jeunes comme Sergeo Polo ou Stanley Enow qui ont repris quelques-uns de ses titres à l’instar « Mona » en 2011 par le premier et « Love song » en 2017 par le deuxième.

A l’annonce de son décès, Ruben Binam a regretté le départ de Claude Ndam à 65 ans. L’artiste et producteur camerounais s’insurge contre le peu de considération qu’accorde le Cameroun aux artistes seniors. Grâce à sa structure Alizées Equateur Records, les chansons de Claude Ndam étaient référencées sur Internet et distribuées sur les plateformes digitales. Une aubaine parce que son deuxième album qui a connu la collaboration des artistes de talent comme Sabal Lecco à la batterie et Etienne Mbappé à la guitare Basse n’a malheureusement pas été promu. Comme Miriam Makeba, voix légendaire du continent africain, tombée sur scène en 1988, Papa Wemba une autre star partie sur scène le 24 avril 2016 ou encore le Brésilien Juliano Cézar, figure locale de la musique country, qui a succombé à un infarctus foudroyant sur scène en 2019, Claude Ndam est mort l’arme à la main le 15 février 2020 lors du fameux spectacle de Kye Ossi.

En effet, si le chanteur était déjà affaibli par les deux précédents accidents, le troisième ne lui a laissé aucune chance. Après un long séjour à l’Hôpital central de Yaoundé, il était en convalescence à son domicile de la Cité Verte à Yaoundé aux côtés de ses enfants et de sa compagne. Devant les proches et amis qui accouraient à son chevet, Claude avait toujours sa pointe d’humour et promettait même de remonter sur scène. Difficile de ne pas le croire parce que Monsieur courage, bien que fragilisé par la maladie, n’avait jamais quitté la scène. On l’a même souvent vu jouer de sa guitare avec des béquilles. C’est dire combien il aimait ce métier. Un métier qu’il embrasse au Lycée général Leclerc. Il commence à chanter et apprend tout seul à gratter la guitare. Très apprécié du public, il avait pourtant honte de monter sur scène.

Cathy Yogo

 

Culture, Une

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *