Nécrologie : Victor Fotso décède à 94 ans

Le maire de Pète-Bandjoun, à l’Ouest, et riche homme d’affaires est mort en France, alors que des secousses sont ressenties au sein du puissant empire industrialo-commercial qu’il a bâti.

La dernière fois où l’on a parlé de Victor Fotso, c’est lorsque des internautes se moquaient récemment de la gouvernance camerounaise. De manière caricaturale, beaucoup de citoyens ne comprenaient pas qu’un Etat qui accepte un don de 71 millions des Etats-Unis d’Amérique pour lutter contre une crise, autorise le déblocage de 82 millions pour les soins médicaux d’Yves Michel Fotso, le fils de quelqu’un qui venait de faire un don de deux milliards à l’Eglise catholique, pour la construction d’une cathédrale et de ses adjuvants. Pas sûr que l’homme d’affaires de Mbo ait suivi le moindre commentaire au sujet du nouveau destin de celui qui fut prédestiné à la gestion avortée de son patrimoine, avant que les intrigues familiales et les serres de l’Epervier ne le conduisent dans une prison extraordinaire, qui l’a rendu malade. On prête à Victor Fotso d’avoir manœuvré pour obtenir l’évacuation sanitaire de son fils hors de ce mouroir, avant que ses propres forces ne le quittent. Le patriarche de Mbo faisait encore des sorties publiques, bien qu’affaibli par l’âge. Il se rendait néanmoins en Europe pour des soins, où il a rendu l’âme le vendredi 20 mars 2020.

A son domicile de Mbo, le samedi 21 mars 2020, les signes de deuil sont perceptibles. Le portail est fermé. Seuls entrent des personnes dont la fréquentation est connue et qui sont enregistrées dans un gros cahier tenu par des vigiles habillés de jaune. « On nous empêche d’aller au deuil  », s’étonne un quadragénaire, venu voir « comment on pleure les riches ». Pas de place pour la presse. « Il faut l’autorisation de la Pdg du groupe Fotso », nous explique leur chef, avec fermeté. De là, on entend les pleurs de quelques femmes, au loin. L’entrée de Proleg, la société du groupe qui produit du haricot vert, est à 300m de là. Ce jour, en dehors du vigile qui suit la musique, la cour de l’entreprise a l’air désert. Impossible également d’en savoir davantage, faute d’autorisation.
Haricot vert

A Bafoussam, le haricot vert produit ici, n’est pas présent dans les rayons des supermarchés. Lorsqu’on le ressent, c’est quand des camions stationnés dans les carrefours, embarquent ou débarquent des gens, jeunes et moins jeunes, pour la plupart des femmes et des étudiants, vers Bandjoun, où ils vont travailler dans les vastes plantations de la plaine du Noun ou « trier le haricot ». L’on dit beaucoup de mal des conditions de travail et de rémunération de ces gens mais de l’empire Fotso, la Société Anonyme de Production des Légumes « Proleg S.A » est de celles qui ont échappé à la crise qui a secoué le groupe industriel, immobilier et bancaire implanté en Afrique et en Europe.

Créée en 1992, Proleg S.A. bénéficie du statut de point franc, c’est-à-dire qu’elle produit pour exporter essentiellement des haricots verts frais et surgelés. En 1998, l’usine située à Bandjoun a été transformée en conserverie. Elle produit dès lors des conserves de légumes pour le Groupe Bonduelle. En 2006, une démarche-qualité aboutit à la certification de l’usine à la norme British Retails Consortium (Brc). Ce qui lui permet depuis lors de rester au niveau A, la notation la plus élevée du secteur. « Le monde est à nourrir ; notre ambition est de le faire avec du naturel. Embarquez-vous avec nous dans cette heureuse perspective : un défi réaliste », exhortait Victor Fotso, à l’occasion des 20 ans de l’entreprise. Elle est aujourd’hui, au sein du groupe, avec quelques 25 milliards de potentiel, une source de satisfaction pour son initiateur.

Depuis au moins une décennie, tout n’est plus rose dans le ciel Fotso. En dehors des démêlées judiciaires d’Yves Michel, à qui d’importantes responsabilités incombaient, le pôle industriel de l’empire a souffert de la concurrence du marché asiatique et de la contrefaçon. Entre 2006 et 2007, Pilcam qui employait 800 personnes a vu son chiffre d’affaires passer de 15,4 à 13 milliards FCfa. Juillet 2010, Unalor, fabricant d’allumettes, a été cédé tandis que Safca, spécialisée dans la fabrication de cahiers pour la zone Cemac a vu son chiffre d’affaires baisser de moitié. Des usines d’allumettes et de piles ont fermé au Mali, au Sénégal, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Liberia, au Ghana et en Angola. On n’oublie pas les pérégrinations de la Cbc, placée sous l’administration de la Cobac, après être passé de près de 12 milliards de francs de fonds propres à un déficit en 2009…

Market-boy
Né officiellement en 1926 à Bandjoun, le père de Victor Fotso le coopte parmi tous ses enfants pour apprendre les lois du marché villageois. Au milieu des étals de banane et de manioc, il apprendra contre sa volonté de devenir aussi « un intellectuel », les rudiments de la négociation et de la variation des cours du marché. Dans le petit village de l’époque, il ne passera pas beaucoup de temps avant d’aller à la conquête de la vie. Les affaires lui sourient partout. Pour qui a été très jeune ouvrier agricole à Bafang dans les années d’indigénat, il a raison de remercier le destin d’être devenu ce qu’il est. Lorsqu’il met le cap sur Mbalmayo, en 1947, il entre très rapidement en concurrence avec les négociants grecs, français et pakistanais. Dans une série d’entretiens diffusés jadis sur la Crtv, la télévision nationale, il s’amusait de la malignité avec laquelle il s’était adjugé un immeuble lors d’une vente aux enchères en plein cœur de la ville cruelle.

En 1955, il se lance dans le transport en commun qu’il quitte rapidement, en 1960. C’est qu’en 1956, il a construit un centre commercial en plein centre de Mbalmayo. Le sens des affaires avait mûri. En 1970, il lance la Société Africaine de Fabrication de Cahiers (Safca). Puis en 1974, la Pilcam. Il fonde ensuite la Compagnie Internationale de Services (Cis) à Paris en 1983, avec le Français Jacques Lacombe. Décédé le 9 juillet 1996, ce dernier est crédité d’avoir contribué de façon significative à la construction du groupe Fotso, avec la mise en marche des sociétés comme Fermencam, Fabassem, Fishco, Gfa, Phytocam, Pilcam, Safca, Sopicam, Unalor et Proleg. A quoi il faut ajouter la Commercial Bank of Cameroon, créée en 1997. Un pool immobilier et un pool financier.

Ironie du sort, cet analphabète se retrouvera en train de donner des leçons d’économie pratique à des grands diplômés. Dans l’épilogue de « Le chemin de Hiala » (Paris, Editions Septembre, 1994), son ouvrage autobiographique, il manifeste une curieuse reconnaissance : « Le jour où mon père me tendit la main pour m’amener à Hiala, j’eus le sentiment qu’il ouvrait la porte de mon destin, que la route serait dure, mais qu’elle était la seule et qu’elle valait tous les sacrifices (…). Lorsque quarante ans après, des diplômés de grandes écoles de commerce sont venus m’expliquer avec une certaine condescendance les mécanismes du marketing, la silhouette longiligne de mon père, déambulant sur le marché de Hiala, me revint en mémoire. Et je compris toute l’importance de ce qu’il m’avait légué ». Les malheurs de son fils ont-ils impacté la santé financière de son empire ? Difficile de répondre par l’affirmative, du moment où l’accès à l’homme a régulièrement été obstrué par une bande de sbires et de courtisans. Le fait est qu’au moment de mourir, Victor Fotso était de moins en moins cité parmi les fortunes rayonnantes du Cameroun.

Faiseur de dons, au nom de … sa mère
La légende retient de Victor Fotso qu’il est un homme fortuné qui a beaucoup de femmes et autant d’enfants. Mais jusque dans le luxueux hôtel de ville qu’il a bâti à Pète-Bandjoun, le voir n’était pas aisé. L’édifice est en tout cas la preuve qu’il était riche et partageait. « Cette bâtisse, de type R+2, construite sur une superficie de 4610m² comprend une salle de fêtes d’une capacité de 500 places modulables, une bibliothèque médiathèque, un musée, un espace jardin, une terrasse pour fête en plein air d’une capacité de 200 places, une salle de conférence d’une capacité de 250 places, une salle de délibérations moderne, 30 bureaux meublés, 32 toilettes modernes, un groupe électrogène d’une capacité de 200Kva, un parking à l’intérieur et à l’extérieur de la clôture. Coût avant équipement
: 3 582 814 742 Fcfa (trois milliards cinq cent quatre vingt deux millions … francs). L’immeuble est équipé à ce jour pour un montant de 577 440 258 Fcfa (cinq cent soixante dix sept millions quatre cent quarante mille … francs), soit au total la somme de 4 160 255 000 Fcfa (quatre milliards cent soixante millions … francs) », expliquait-on lors de son inauguration, le 5 avril 2012.

La question de l’entretien de cet hôtel de ville jaillit. Lors de son inauguration, René Emmanuel Sadi, le Minatd avait dit : « Au sein de la commune, l’Hôtel de ville n’est pas un édifice comme les autres. L’Hôtel de ville est un symbole, le symbole de la ville comme espace de vie, c’est le cœur et l’âme de la cité, la maison commune des populations qui, mieux que toute autre institution locale, conserve la mémoire du passé, porte les ambitions du présent, trace les voies du futur pour le devenir et l’épanouissement de la communauté ». Or à Bandjoun, c’est une maison étrange où il est interdit aux populations de s’approcher.

Ces dernières se vengent en organisant leurs cérémonies dans les centres spéciaux d’état civil, qui sont ici les chefferies traditionnelles pendant que les « 70 salopards », la milice du défunt maire, se bombent le torse. « Nous avons fait le bon choix. Ce bâtiment et cette avenue (Paul Biya, ndlr) sont résolument tournés vers l’avenir. Ils s’inscrivent dans notre époque tant par leur architecture que par leur conception », appréciait Victor Fotso lui-même. Charles Tchomtchoua Djadjo, le Sg des Cvuc Ouest, nous révéla d’ailleurs que c’est la seule structure qui offre des capacités pour héberger le Salon des communes de l’Ouest (Saco), dont Fotso était le président.

Autant de milliards pour bâtir le lieu de travail des agents qui gagnent moins de 100 000F par mois ! A Bandjoun, l’on scrute l’horizon de la mairie post Fotso. René Sadi avait appelé à la préservation de ces investissements, en prescrivant au conseil municipal d’inscrire chaque année des ressources pour entretenir cet imposant édifice dans le budget. Une commune de Pète-Bandjoun sans béquilles financières a-telle les moyens de payer autant de gardiens, de balayeurs et de fleuristes, bref d’entretenir un bâtiment qui ne rapporte rien ? Dans le groupement Bandjoun, on loue les nombreuses routes qu’il a ouvertes, même si certains précisent aussitôt que c’est pour aller dans ses champs. Et surtout les églises de toutes obédiences qu’il a fait construire.

Pour la nouvelle cathédrale de Bafoussam, il a cassé la tirelire : un milliard de Fcfa, pour lesquels il a reçu la reconnaissance du Pape. On lui reproche cependant d’avoir souvent poussé des prêtres en exercice dans la paroisse de son quartier, la paroisse Christroi de Mbouo qu’il a construite, équipée et personnalisée pour sa famille, à s’éloigner des canons de l’église catholique. Cette charité, il disait la tenir de sa mère, Ma’a Maptue, à qui il organisa des obsèques épiques. « Fotso, tu n’es pas venu sur cette terre avec l’argent. Fais ce que tu dois faire, ce que le Seigneur te demande de faire », lui recommanda son illustre génitrice, avant de mourir. On n’oublie pas le don à l’Etat de son université technologique, qui devait être un institut de pointe et qu’on voulait réduire à un luxueux collège de brousse.

Rdpc
« Fowato » de son nom de notable, Victor Fotso fut un autodidacte bamiléké. Devenu riche à l’époque d’Ahidjo, l’homme ne faisait pas de politique. Même au début du Renouveau. On l’accusa de financer l’opposition, ses « frères » de l’Ouest ayant créé des partis politiques. « Le vendeur d’œufs ne cherche pas la palabre », dit-on à Bandjoun. Pour protéger ses affaires, embarqué de force ou repu d’argent, selon qu’on est fan ou détracteur, il prend sa carte du Rdpc. Il fait partie du Cercle de Réflexion et d’Action pour le Triomphe de la Politique du Renouveau (Cratre), une association des personnalités bamiléké qui soutiennent Paul Biya. Membre titulaire du Comité Central depuis juin 1990, il se fera élire dès janvier 1996, maire de la commune rurale de Bandjoun.

Devenu faiseur de roi, il fallait en dehors d’André Sohaing, être adoubé par lui pour occuper des fonctions électives dans le Koung Khi, un département créé dit-on pour le contenter. Mais son soutien à sa fille, l’avocate Florence Fotso, lors des élections législatives de mai 1997, se heurtera à la machine victorieuse du Sdf. Chef Paul Tchatchouang et Evariste Fopoussi Fotso se rendront à l’hémicycle et la candidate mourut quelque temps après. Il eut du chagrin. Avec sa mort, qui fait suite à celle d’André Sohaing et de Joseph Kadji Defosso, c’est une génération de capitaines d’industrie et d’investisseurs qui s’en va.

Sa fille le talonnait comme premier adjoint à la mairie depuis deux mandats. Va-t-elle capitaliser ses fréquentations pour perpétuer l’hégémonie familiale ? Certains le pensent. Mais « quand le lion ferme l’œil, même les chats cherchent à gouverner », prévient un observateur. Nicky Love Maptue Fotso ne pèse pas plus que ce qu’elle est : la fille de son père ! Et il risque d’avoir des joutes pour la succession, à moins que le comité central ne tranche bien avant.

Franklin Kamtche

Opinion, Une

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