Nkodo Si Tony, un totem dans le bikutsi

Il est l’un de ses tournants emblématiques dans l’architectonique sonore et rythmique. C’est en 1986 avec son album 90° de bikutsi à l’ombre, une addition explosive de sons et d’influences que Si Tony inaugure sa légende dorée. Il prend la stature d’immortel. Mais en août 1999 avec la disparition d’Albert Breuk’s, son prolifique arrangeur pianiste, le demi –dieu perd son prophète et tombe du ciel…

Un léger gazon blanc tapisse toute la tête de l’homme pendant qu’une barbe sel et poivre lui mange le menton en dessous d’une moustache bien taillée. Le visage aux traits creusés, comme sculpté dans le bois de bubinga, accuse délicatement les premiers outrages des rides. Les lèvres charnues en fleur d’hibiscus, les pommettes relevées et la mâchoire carrée viennent fausser l’élan juvénile avec ce menton en fuseau, pour inscrire son titulaire dans le registre de la maturité humaine. Les volutes de fumée de cigarette qu’il crache semblent tisser autour de sa tête cette couronne fugace de souverain du bikutsi qu’il fut hier. Cet homme c’est Nkodo Si Tony.

« Je suis né le 25 août 1959 au dispensaire de New Bell à Douala précise-t-il avec force ». Lorsqu’ il est proclamé meilleur artiste de l’année le 24 décembre 1988, Nkodo Si Tony vient contester à la fois l’hégémonie historique du makossa et inscrire le bikutsi dans une nouvelle trajectoire symbolique, acoustique et sonore. Il faut dire qu’en 1986 Toto Guillaume triomphait avec son titre « Élimbi na ngomo » et en 1987 c’était le razde marée de Prince Eyango avec
« You must calculer ». En 1988, l’heure de Si Tony sonne. Mais c’est depuis 1986 qu’il a mis sur le marché son album « 90° à l’ombre du bikutsi. » C’est du feu, un volcan en ébullition. Il chante comme s’il pleurait, comme s’il se lamentait infiniment sur son propre sort. Son lyrisme ruisselle de sensibilité ; ses productions, un flot d’émotion. « Son originalité, c’est aussi et surtout sa voix. Une voix venue de la nuit des temps. Une voix venue d’outre-tombe qui s’insinue en vous, poignante, brûlante comme une coulée de lave. » (R. Owona, CT., oct. 1991) Coupeur

de cannes à sucre
Dire que Nkodo Si Tony,, né au civil Nkodo Si Tobie François est un homme du destin, c’est peu dire autant l’itinéraire existentiel et musical de cet homme offre une litanie hétéroclite de symboles, de servitudes, d’ombres et de lumière. Et l’inflation hétéroclite des hauts faits qu’il cumule ajoute à l’opacité impénétrable d’une vie qui ne lui appartient plus. Nkodo Si Tony est comme les immenses baobabs centenaires de son village natal Nkol Aka, à 60 km d’Awaé dans le Centre du Cameroun. Une forêt de branches comme autant d’itinéraires sur la solidité d’un tronc principal du Bikutsi dont les racines plongent au tréfonds du sol sur lequel tambourinent souvent les pieds des danseurs de cette musique. Il se souvient : « J’ai appris à jouer à la guitare à l’école (…) En outre j’ai pu acquérir une expérience certaine en jouant avec Sam Mangwana, Messi Martin, Mama Ohandja, Ebogo Émerent, Dieu Ngolfé(…) et les Têtes Brûlées où j’ ai été le rythmeur de Zanzibar. Mais avec ce dernier nous avions chacun son style de bikutsi et j’ai décidé de partir. » ( WT du 17 nov. 1989). Aîné de trois garçons et quatre filles, Nkodo Si Tony grandit sous le toit d’un père arbitre de football qui travaille aussi à l’ONCPB (Office National de Commercialisation des Produits de Base) à Douala et d’une mère au foyer.

Écolier à Saint Jean Bosco, le jeune Si Tony peine à rendre les devoirs ou à réciter ses leçons. Il montre plutôt une grande addiction à l’école buissonnière et se retrouve à aller voir les artistes du groupe « Black Style » chanter aux heures où ses maîtres l’attendent. Les prestations d’Emmanuel Guysso à la guitare l’envoûtent. Il l’initie à cet instrument. Le makossa l’attire, il est son jeune prisonnier. Quand il rentre en congé au village natal il s’initie aux balafons et aux tambours. En 1977, son père l’envoie lui encaisser un chèque, Nkodo Si Tony empoche la provision et se précipite vers le Nigéria. Le fugitif s’y terre pendant deux années sans donner la moindre nouvelle à la famille. L’apprenti artiste rencontre Sony Okosun, il regarde chanter Fela, joue avec Prince Nico Mbarga à Onitsa et écume les cabarets et les bars dancings à Lagos pour survivre. Dans son exil volontaire nigérian, l’homme caresse l’afro beat, essaye le high life, fredonne le makossa , effleure le bikutsi et approche le jazz.

En 1979 il revient avec un album dans les bras intitulé « Anatassia. » Il ne s’appelle plus Si Tobie François, il est désormais Tony Franc. Son opus passe inaperçu. Son père éructe sur ce nom d’artiste « Tony Franc » venu du Nigéria. Il devient cette fois Si Tony. Nkodo Si Tony est né. Chanteur moyen et guitariste du dimanche, Il profite tout de même pour rembourser à son père l’argent du chèque détourné. En 1982, il chante « Papa Comavic » sans une once de succès. Il joue aux percussions chez le fantasque Mongo Faya, traîne dans les cabarets de Douala et met le cap sur Yaoundé au début de la décennie quatre-vingt pour se retrouver quelque temps après à la CAMSUCO (Cameroon Sugar Company) à Nkoteng. La star se souvient : « Pour essayer de survivre j’ai été coupeur de cannes à sucre. Dès quatre heures du matin nous étions extraits des lits pour aller nous livrer à la coupe de la canne à sucre dans les immenses champs.

J’avoue que c’était très pénible. » Le week-end Si Tony quitte les champs de la CAMSUCO aux bras d’une amie pour aller jouer à Akonolinga dans le même cabaret que Jean Miché Kankan. « Après les champs, mon sort change un peu je me retrouve au magasin comme porteur de sacs. Je commence à respirer un peu plus lorsqu’on me met à la chambre où le sucre est coupé en morceaux. » En dehors de l’usine, Si Tony chante et joue à la guitare rythmique le week-end avec le groupe présent au foyer puis au Camp : « Nous jouions surtout pendant les périodes de paie pour mettre un peu de beurre dans les épinards, confesse-t-il à basse voix. » L’artiste passe trois ans ici et remet le cap sur Douala après une escale à Yaoundé. C’est la route de son destin. Au bout, un magicien des synthétiseurs : Albert Ndoumba au civil, dit Albert Breuk’s. Le couple sera explosif. Nous sommes en 1986.

Albert Breuk’s, le « magicien »
Albert Breuk’s a-t-il été pour Nkodo Si Tony ce que fut Zanzibar pour les Têtes Brûlées, l’âme du groupe ? Albert Breuk’s toute proportion gardée a été l’âme du bikutsi de Nkodo Si Tony.
Artiste polymorphe, il était à la fois arrangeur, organiste, technicien de son, producteur, etc. Sa rencontre avec Nkodo Si Tony constituera un moment clé dans l’évolution du rythme. Le son sera mieux travaillé dans un studio moderne (Dobell 16) de même que les voix et les instruments. Les lignes de guitares et une place prépondérante sera assignée aux claviers et aux basses. Parler du bikutsi moderne sans citer Albert Breuk’s serait une méprise grave autant l’architecture sonore de cet homme aura bouleversé cette musique ; Nkodo Si Tony précise d’ailleurs :
« C’est mon père spirituel qui m’a beaucoup aidé pour mes recherches. Avec tout ce que j’avais fait au Nigéria je ne pouvais pas m’en sortir. Son concours au niveau des mélodies, des arrangements, pour moi ce sont des souvenirs inoubliables. Je n’ai pas encore trouvé quelqu’un comme lui avec qui m’entendre. Je pouvais faire ma guitare et les voix et rester tranquille. Il se chargeait des arrangements et le tour était joué. Je peux dire que c’est lui qui a fait que je devienne Si Tony. Je ne l’oublierai pas. » Quand le public découvre finalement l’album de Nkodo Si Tony 90° de bikutsi à l’ombre en 1988, deux ans après sa sortie, il s’embrase. La star du bikutsi raconte :
« Je suis arrivé au studio Dobell 16 à Douala et j’ai proposé à Albert mes idées sur le son que je voulais. Je lui ai demandé si on pouvait travailler ensemble. Je lui ai laissé des mélodies en lui demandant de créer un esprit pour ces mélodies dans un sens bien réfléchi. Il va y introduire les claviers et les arrangements avec les nouvelles lignes harmoniques en faisant œuvre d’innovation sur les quatre titres pour le bikutsi. » « Metil wa », « Zeze eboan », « Mba mvoe… »

En fait dans le nouveau bikutsi construit par Albert Breuk’s et Nkodo Si Tony c’est une fusion d’influences ; une architecture éclectique de la juju music, de l’afro beat, du makossa, de la musique Ibo et Yoruba autour de la matrice principale du bikutsi. Le clavier balafon est radicalisé et posé sur un beat puissant avec des guitares qui empruntent un peu aux rifs du makossa. Nkodo Si Tony se transforme en demi-dieu et Albert Breuk’s son prophète le plus enflammé. C’est la transe chez les mélomanes. Tout le pays danse Si Tony.
Pourtant ce raz de marée ne fut pas évident à ses débuts : « Dès la sortie de cet album, je transporte moi-même mes cassettes dans le sac et les distribue partout dans le pays. Je passais de bars en bars proposer le produit aux barmen pour qu’ils puissent les faire passer. Parfois il me fallait offrir à boire pour qu’on joue mon album. » Nkodo Si Tony est à la manœuvre à Fanta citron à Yaoundé en fin 1987. Il fait des pieds et des mains pour qu’on joue sa cassette. Sa route croise celle d’un autre homme providentiel qui écoute ce son particulier dans le bikutsi : c’est le journaliste de regrettée mémoire Saint Lazare Amougou. La légende va s’emballer.

La main de Saint Lazare Amougou
« En fait, Saint Lazare Amougou, le présentateur attitré de l’émission de variétés musicales le « Volcan hit-parade », était entré ce jour-là à Fanta-citron à Mvog-Ada pour prendre un verre. Son oreille saisit ce bikutsi très rythmé et dansant qu’il apprécie fortement. On lui murmure que c’est moi l’auteur de cet opus. C’est ce jour qu’il m’a découvert pour la première fois. Il enregistre ce son sur une bande et commence à le jouer à la radio. » Dès cet instant, même à l’étranger le public découvre Si Tony. Le bikutsi est à son deuxième tournant magique après le succès des Têtes Brûlées. La star aujourd’hui dénonce les jalousies et les calomnies dont il fut l’ob jet : « J’ai été très étonné qu’on dise après que j’avais soudoyé Saint Lazare Amougou pour qu’il passe mon album aux antennes. À l’époque j’étais quoi ? J’avais quel argent pour le faire ?!! Je n’étais rien et je n’avais rien !! C’est de bonne foi que Saint Lazare Amougou diffusait mes productions, je ne l’oublierai jamais martèle-t-il !! »

C’est dans cette vague de succès que Nkodo Si Tony aligne une série d’albums en peu de temps avec un égal succès. Le pays fredonne « Dolo ébè » (10 francs) de l’album 100° de bikutsi à l’ombre. Viendra ensuite l’album 120° de bikutsi sur les mêmes couleurs sonores. Elvis Kemayo invite Nkodo Si Tony dans son show télévisé
« Télé Podium » et il séduit les téléspectateurs. En 1989, il reçoit la grande distinction d’« Épis d’or » de la musique camerounaise. » Cependant l’homme ne roule pas sur l’or. Il se répand en lamentations dès les premiers moments de sa carrière : « Depuis qu’on m’a choisi comme chanteur de l’année 88, beaucoup s’imaginent que j’ai beaucoup d’argent. Ce qui est faux… Financièrement, ma cassette ne m’a rien rapporté(…) Je me suis fait rouler. Les producteurs sont derrière la piraterie dont je suis victime. Je ne vais d’ailleurs plus continuer à travailler avec eux. Grâce au concours d’un avocat, je les traînerai devant les tribunaux. » (CT., du 30 janvier 1989, p.17)

« Je n’ai jamais reçu de médaille ! »
L’immense artiste que Nkodo Si Tony affirme n’avoir jamais reçu, contrairement à la plupart des autres artistes de son niveau, la moindre distinction honorifique de son pays. C’est avec beaucoup d’amertume qu’il déclare : « Je n’ai aucune médaille de la part du Cameroun ! Rien ! Vous imaginez çà ? On se cache chaque fois derrière des arguties dans le genre ‘’Si Tony boit trop !’’ Est-ce moi qui bois dans tous les bars de la ville de Yaoundé ? Les jaloux et mes ennemis usent de tous les moyens pour me salir, pour clamer partout que je ne suis qu’un saoulard. Or je joue une musique claire et nette ! ». C’est une des rares fois depuis le début de notre conversation que la star Si Tony s’arrache de son fauteuil. Il est tendu comme les cordes d’une guitare ! On sent le chanteur guitariste déçu ! C’est un oublié de la République. Si Tony pousse des cris d’orfraie chez les siens, dans sa propre patrie comme s’il fut orphelin, mendiant une reconnaissance malgré une si riche carrière qui s’étale sur trentehuit ans…
Son séjour en France n’a pourtant pas éteint l’amour du pays :
« Je suis là pour le moment depuis quelques mois. J’aime venir au pays. Ça me permet aussi de suivre les travaux de ma villa et de voir la famille, les amis et les fans. Je vais repartir mais pas maintenant, murmure-t-il. » Et lui d’ajouter non sans fierté : « J’ai passé ma vie à abandonner mes effets personnels chez des bailleurs car j’étais parfois incapable de payer mon loyer. Aujourd’hui je suis chez moi, même si le gros des travaux reste à faire… » Après 38 ans de carrière, l’homme attend toujours sa première décoration…

C’est 22 août 1999, quelques jours avant le 40è anniversaire de Si Tony , que la terre du quartier Mokolo II à Bertoua, chef-lieu de la région de l’Est Cameroun, se refermait définitivement sur la dépouille d’Albert Breuk’s, le père fondateur du studio « Dobell 16 » à Douala. Il emportait ainsi avec lui le bikutsi de Nkodo Si Tony. Il partait avec l’âme de ce mélange de sons qui a construit la carrière de cette star. D’errances en errances, l’artiste produit quelques morceaux moyens en restant cependant fidèle à son groove particulier et à ses guitares, mais le génie d’Albert est absent et cela se ressent. Le succès est mitigé ; l’empire sonore Si Tony vacille. Le souverain a perdu sa couronne, le demi-dieu est tombé du ciel… Aujourd’hui, l’homme est toujours sonné : « Les gens font l’à peu près aujourd’hui. Personne n’égale Albert. Il n’y a que Christian Nguini qui essaye de faire quelque chose de bon, mais Albert Breuk’s c’était un autre niveau. »
Aux obsèques d’Albert, Roméo Dika ne disait pas le contraire et soulignait : «C’est lui a réalisé la chanson « Yit Ma » qui a fait connaître Chantal Ayissi, mon épouse. Albert avait la force de pouvoir entrer facilement dans l’état d’esprit dans lequel vous vouliez enregistrer.

Il a beaucoup œuvré à la révolution du bikutsi mais il a toujours su rester dans l’ombre. (Voir L’Effort Camerounais du 26 août au 1er septembre 1999) Avec la disparition d’Albert Breuk’s, le bikutsi en général connaîtra une autre révolution inachevée. Dès 1968, Messi y a fait entrer l’électricité dans ce rythme que l’on disait sylvestre avec sa guitare balafon. En 1986, les Têtes Brûlées opèrent un deuxième tournant moderne en radicalisant le solo de la guitare par l’inoubliable Epeme Théodore alias Zanzibar ; la même année, Albert Breuk’s et Nkodo Si Tony y apportent leur touche particulière. C’est la prépondérance des claviers balafons, des percussions et des synthétiseurs, le tout mariné dans du highlife et l’afro beat… avec un zest des guitares du makossa. Le son est cristallin, les voix pures et le beat puissant. C’est alors 90° de bikutsi à l’ombre ; 100° de bikutsi ; 120° ; 240 volts et finalement 0° en 1999. Treize ans de rêve pour que la disparition d’Albert fasse voler en éclats cette nouvelle architecture sonore… Deux questions demeurent aujourd’hui : pourquoi la mort fait-elle tant de mal à cette musique et à ses artistes ? Pourquoi la mort a-t-elle fait tant de mal au bikutsi de Nkodo Si Tony ? Comment oublier enfin que cette même année 1999 a vu partir, déjà au mois de mai, Ayissi Kolomban Max alias « Cirage » et Joseph Symphorien Sala Bekono ; tous deux âgés de 43 ans seulement ?

Abbé Janvier Nama
*Docteur en philosophie

Opinion, Une

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