Parcours : Tino Barozza, son royaume pour une guitare

Guitariste soliste parmi les plus emblématiques de sa génération, il laisse 4 albums et a contribué à l’émergence de plusieurs chanteurs et musiciens à l’instar de K-Tino, Fifi Ribana, Ange Willy Barozza. Il sera enterré le 1er juin à Okoa son village.

Ses yeux son cachés derrières de grosses montures de lunettes noires. K-Tino porte un kaba qui tombe jusqu’aux chevilles et un foulard recouvre sa tête. Si la mine est triste, son pas est cependant assuré et la poignée des mains qu’elle tend aux journalistes, ferme. Le 1er juin, les obsèques du guitariste Tino Barozza, Jacques Atini de son nom à l’état civil, reposera à Okoa son village natal sur la route de Soa, dans la région du centre. C’est la raison de la présence de K-Tino ce 8 mai au cabaret Carrousel, un de ces cadres où de son vivant, le disparu laissait éclater toute sa science musicale. Un doigté souvent imité mais jamais égalé, soulignera d’ailleurs la femme du peuple. Elle veut pour celui qui fut son pygmalion et elle, sa muse au temps de leur jeunesse, des obsèques mémorables.

« J’aimerais qu’on singularise les obsèques de Tino Barozza par rapport aux autres musiciens guitaristes », dira-t-elle d’ailleurs en faisant comprendre à la presse que ce n’est pas seulement le père de sa fille qu’elle accompagne vers sa dernière demeure ; mais un artiste qui méritait honneurs et respects pour son talent, son soucis d’accompagner les autres confrères dans leur carrières. A côté d’elle, Gibraltar Drakus, acquiesce d’un signe de tête. L’ancien jeune prodige du bikutsi a pris du ventre et quelques rides. Mais son amitié pour Tino Barozza est restée intacte 35 ans après leur première rencontre.

C’est d’ailleurs à lui (avec K-Tino) que la famille Mbono par la voix de Mathieu Mbono Mbono, frère ainé de Tino Barozza et chef de la grande famille, ont confié la coordination de l’organisation des obsèques et de l’hommage artistique au défunt. L’information est contenue dans un procès verbal de conseil de famille daté du 6 avril 2019 et signé par Mathieu Mbono Mbono et le sous-préfet, Jorge Hervé Bwele. Il faut souligner que Gibraltar Drakus est aussi le coordonateur de « Solidarité artistique en marche du Mboa », « un concept du bikutsi band association dont Tino Barozza était membre et responsable artistique », explique le comité d’organisation.

Têtes brûlées
Les obsèques de Tino Barozza débutent le jeudi 30 mai par une levée de corps à l’hôpital Jamot et s’achèvent le 1er juin à Okoa à Soa. Avant ces dates, des concerts sont programmés dans plusieurs cabarets ayant connus son passage du temps de sa splendeur. Notamment : samedi 11 mai 2019 : premier spectacle, jeudi 16 mai : deuxième spectacle, samedi 18 mai : spectacle au Chatel à Ekoumdoum, dimanche 19 mai : spectacle aux
« Sapins », jeudi 23 et vendredi 24 mai : spectacle aux
« hommes d’honneurs », samedi 25 mai : spectacle à
« Eurostar ».
« Ne me considérez pas comme la mère de sa fille mais comme une collaboratrice qui a pris la résolution de mener à bien le deuil de Tino. C’est un grand guitariste camerounais qui est mort. Un auteur, un compositeur, un chanteur. J’ai perdu l’un des plus grands guitaristes qui m’a prise, m’a mise à l’école et m’a accompagné dans mes compositions. C’est un coup très difficile pour moi d’ailleurs si vous remarquez bien, mon nom vient de là. Je m’appelle k-Tino et lui il s’appelle Tino. C’était un homme très talentueux au doigté exceptionnel et incomparable. Il était très difficile de reprendre sa guitare exceptée ceux qui vivaient et travaillaient avec lui. Je ne sais pas si nous musiciens, nous mesurons la profondeur de la perte que la culture camerounaise vient de subir. Il était vraiment cher à mes yeux. J’ai commencé ma carrière à ses côtés et il n’y a rien à dire. Pour moi, Tino était le meilleur », raconte émue KTino.

Tino Barrozza voit le jour un 28 mai 1963 à Okoa de Thomas Mbono, fils du clan Ndong éwondo de Soa et de Mendounga Justine du clan Ba’aba. Sa carrière débute dans les années 80. Ce guitariste soliste est alors un des membres de l’emblématique groupe « Têtes brûlées » fondé par Jean-Marie Ahanda. Il occupera une place de choix parce que considéré comme « un virtuose de la guitare solo. Un incontournable du bikutsi à l’époque où ce rythme subissait de plein fouet, l’influence du Soukous », explique le journaliste Rodrigue Tongue. Avec le groupe, il a fait le tour de l’Europe pour faire découvrir au monde, le rythme du bikutsi.

« Même après la mort de Zanzibar et en remplacement de Mengala Jos, Tino Barozza a fait de nombreuses tournées avec les Têtes Brûlées ». C’est d’ailleurs dans le groupe que Tino Barozza rencontre Gibraltar Drakus. « Il a joué dans mes albums juste après mon départ des Têtes Brulées. C’était un grand ami que j’ai connu dans la musique et malgré certains différends observés, Tino et moi s’accordions toujours en musique. Si vous écoutez bien la musique de Tino, vous verrez que nous avons des points en commun », souligne le chanteur. Il poursuit : « C’est quelqu’un avec qui j’ai vécu beaucoup d’épreuves la plupart sur scène. Grâce à Tino, j’ai pu fonder mon premier groupe de musique. Les artistes avec qui je collaborais à l’époque avaient l’habitude de me faire faux bond lors de mes passages quand j’ai sorti mon premier album. C’est alors que, ayant attendu parlé de Tino. Je lui ai donc proposé de m’accompagner dans ma carrière solo. C’était un homme travailleur, doué et positif », se souvient Gibraltar Drakus.

En dehors de Gibraltar Drakus et K-Tino, il a joué comme guitariste solo pour des sommités du bikutsi : Ange Ebogo Emerent, Nkodo Si Tony, etc. Très ouvert, il a également contribué à la réalisation des albums de Messi Martin, Mballa Rogers, Fam Ndzengue, Bisso Solo, Christophilling Bush et plusieurs autres. Ses passages dans les cabarets où il était populaire, soulevait le public qui déroulait alors à ce grand homme (au propre comme au figuré) le tapis rouge. Les « Hommes d’honneurs », « Émergence »,
« La Réserve », dans ces cabarets, le public était avide de le voir jouer de la guitare avec les dents comme il savait si bien le faire.
Le premier album solo de Tino Barozza voit le jour en 1993. Une réalisation de Gibraltar Drakus avec l’appui d’Abega Minkala et plus tard d’Aladji Touré. C’est le temps des splendeurs. Tino Barrozza passera un long séjour en Suisse. Avec Atebass, Tundé Ondoua, Biba Bi Nfana et Bosh Etoa Mengue, il montera le groupe « Les Warriors ».

La guitare dans le bikutsi
« Sa dernière saillie, « Angara », exécutée avec le groupe « Les Warriors » passé inaperçu où il élargit pourtant les champs du possible de la guitare solo dans le bikutsi contemporain. Alternant sans heurts anacrouses et syncopes sans toutefois perdre le souffle définitoire de cette musique de la forêt qu’est le bikutsi », analyse Joseph Fumtim, écrivain et auteur de « Zanzibar Epeme Théodore et les Têtes brûlées : la passion du bikutsi», avec le poète Anne-Cillon Perri.
Si Jacques Atini s’est baptisé Tino Barozza en hommage à son idole, le guitariste congolais Emmanuel Tshilumba Wa Balozi, l’écrivain Joseph Fumtim n’aime pas l’idée d’assimiler Tino Barozza aux guitaristes Carlos Santana ou au Jeff Beck. Pour lui, le Camerounais était unique. « Il était égal à lui-même. Il est sans nul doute à la suite de Zanzibar, l’un des solistes bikutsi les plus emblématiques de sa génération », souligne l’écrivain.

« L’œuvre de Tino sur le plan musical est semblable à une bible. Il laisse 5 albums. Le dernier était en chantier au moment de sa disparition. C’est dire qu’il est possible de dénombrer l’ensemble des œuvres réalisées par lui. Il a encadré une génération de guitaristes. Fifi Ribana, Tonton Ebogo, Ange Willy Barozza, Francisco Tronkèle, Achille Otélé. Son nom s’inspire du grand guitariste congolais Tino Barozza. Notre ami s’est juste approprié ce nom qu’il projetait de changer dans les années à venir en « Barro Tinoza », révèle Gibraltar Drakus. La carrière de Tino Barozza n’a cependant était une promenade tranquille.

Dans un environnement miné par les problèmes des droits d’auteurs, la piraterie, le musicien aura connu des temps très durs et cette maladie qui a eu raison de lui le 3 avril dernier. Sa disparition et celle des artistes Messi Martin, Théodore Zanzibar, Daak Janvier, etc soulèvent des questions s’agissant de la place de la guitare dans le rythme bikutsi, le guitariste français Julien Pestre, très attaché à cette musique s’alarme déjà de la confusion entre « animation » et « tradition » faite par certains musiciens. Un baobab est donc tombé. Un papa aussi. Tino Baroza s’en va en laissant plusieurs orphelins sur qui l’ainée, Justine Mendouga alias K-Wash aura la charge de veiller.

Elsa Kane

Culture

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