Portrait : La révolution silencieuse d’Aïssa Doumara

Loin des tambours battants et des spot light, la lauréate du 1er Prix Simone Veil pour l’égalité homme-femme a su, avec tact et diplomatie, œuvrer pour l’émancipation de la femme dans une région réputée pour son conservatisme.

La résidence de l’ambassadeur de France au Came roun est pleine de convives triés sur le volet. Un ballet incessant de voitures en rajoute à l’ambiance féérique. Ce 16 mai, une réception est donnée en l’honneur d’Aïssa Doumara, la première lauréate du Prix Simone Veil pour l’égalité Homme-Femme. Des ministres, des parlementaires, des chefs religieux, des leaders d’opinion et de la société civile ainsi que la presse ont été conviés par Gilles Thibault, ambassadeur de France au Cameroun. Vêtue d’un ensemble pagne à la coupe simple mais élégante, les épaules recouvertes d’un châle qui rehausse l’éclat de sa peau bien noire, Aïssa Doumara a le regard direct et chaleureux. Sa poignée de main est ferme. Sa voix douce. On est frappé par le grand calme qui l’habite en cette soirée au milieu d’une centaine d’invités, de journalistes et autres personnalités qui la sollicitent soit pour une selfie, un échange en aparté, une interview. On apprendra plus tard que c’est là, une des qualités de cette dame. Un calme à toute épreuve. Une assurance tranquille derrière laquelle se cache beaucoup de détermination lui ont permis de s’imposer en 23 ans comme une figure de la lutte pour les droits de la femme dans le grand Nord. Une ténacité l’ayant aidé à réécrire les lignes d’un destin qui semblait déjà connu. Car, Aïssa Doumara est une victime du mariage précoce contre lequel elle se bat sans relâche depuis 1996 au sein de l’Association de lutte contre les violences faites aux femmes (Alvf) dans son Extrême-Nord natal.

Aïssa Doumara a à peine 11 ans lorsqu’elle prend conscience de la différence de traitement entre les filles et les garçons dans sa région. « Déjà à l’école primaire, je n’acceptais pas des remarques de l’enseignant. En classe de Cm1, je me souviens que cette année-là, nous étions dans une école appelée école des garçons et à la fin d’année, je n’avais pas eu une bonne moyenne et j’étais contrainte de reprendre la classe et tout de suite j’avais pensé que c’est parce que j’étais dans cette école de garçons que je n’avais pas pu avoir l’encadrement qu’il fallait et peut-être que c’était avec raison parce que pour une fille, c’est très compliqué. Les petites filles abandonnent souvent l’école à cause de la brimade et même des railleries de leurs camarades garçons. J’avais pris la résolution cette année-là de changer d’école et j’ai fait la démarche par moi-même sans informer mon père. Lorsque le responsable d’école m’avait demandé de faire venir mes parents, j’avais prétexté que mon père n’était pas là, j’étais allée avec un oncle. Je faisais déjà très attention à ce qu’on me disait et à la façon dont on me traitait », raconte la militante des Droits de la Femme.

Elle est à peine pubère que déjà des prétendants défilent auprès de ses parents pour demander sa main. La disparition précoce de sa mère, accentue sa vulnérabilité. A 15 ans, elle est mariée à un homme de vingt ans son ainée sans son consentement. Mais tel un roseau, la jeune Aïssa ne plie pas. Elle entame une calme révolte et s’obstine à vouloir poursuivre l’école malgré l’opposition de sa belle-famille à qui elle doit soumission comme le veut tradition. Au départ réticent, son mari finit par la soutenir dans cette voie. « Plus tard, lorsque je suis rentrée dans le mariage, j’ai refusé dans ma tête d’être une femme et plutôt de garder l’esprit d’enfant pour que je puisse aller aux études.

Car, lorsque vous entrez dans une union, vous ne devenez pas une enfant-femme mais une femme complète qui doit assurer tous ses devoirs comme il se doit et là j’avais également refusé de rentrer dans ce schéma le schéma classique de la ménagère. J’ai gardé le lien avec mes camarades de classe en refusant d’intégrer le groupe d’épouses », révèle cette mère de 3 enfants. Elle poursuit ses études. La naissance des enfants ne semble pas l’arrêter. Elle s’inscrit à l’université de Ngaoundéré sitôt son bac en poche. En accord avec sa personnalité, elle choisit le droit. Elle prend des cours en ligne, ne rate aucun séminaire sur les droits de l’Homme, la santé de reproduction, les questions de genres, etc.

Malgré son jeune âge, elle est consciente que les femmes dans sa situation sont des victimes. « Vous êtes traitée différemment par le seul fait que vous êtes une femme. On vous dénie vos droits, on vous cloisonne dans un certain type de choses dans lesquelles vous devez rester. Si nous prenons le cas d’une jeune fille qui rentre dans une union très tôt cette personne-là ne pourra pas se réaliser parce qu’elle va y entrer sans avoir achevé son éducation scolaire, ni religieuse encore moins connaître les informations qu’il y’a autour d’elle. Et lorsqu’elle entre dans une telle union, elle va rester petite fille même si elle a 60 ans. Une petite fille dans un corps d’adulte qui n’a aucune connaissance de ce qui se passe autour d’elle, les informations disponibles pour pouvoir lui permettre de gérer sa propre vie, elle n’aura pas accès à ce savoir. Elle va se limiter à apprendre par l’imitation et à se focaliser sur ce que son entourage lui présente comme normal », analyse Aïssa Doumara.

Brigade de dénonciation
Ainsi en 1996 lorsqu’elle rencontre Billé Siké, une sociologue de profession et militante de longue date des Droits de la femme, elle n’hésite pas un seul instant à rejoindre l’Association de lutte contre les violences faites aux femmes (Alvf). Billé Siké a créé cette association en 1991 et souhaite l’implanter dans le Grand Nord. Aïssa Doumara a tout juste un quart de siècle et trois jeunes enfants mais ne recule pas devant les responsabilités à venir. 23 ans plus tard, les résultats obtenus parlent d’eux-mêmes. L’Alvf couvre les six départements de l’Extrême-Nord avec deux centres à Maroua et Kousseri. Le champ d’intervention de l’association porte sur l’autonomisation de la jeune fille et la femme à travers leur encadrement et leur formation et leur accompagnement aux activités génératrices de revenus, la sensibilisation aux droits, etc. Des Gic ont ainsi vu le jour. Regroupant ls femmes dans des Pme diverses.

Aïssa Doumara a orienté ses actions de manière à travailler avec les établissements scolaires. Des « clubs de jeunes filles » ont été ouverts dans plus de 40 écoles. Ils permettent à l’Alvf de recueillir des informations sur les filles victimes de violences, en phase d’être mariées de force ou arrachées des bancs de l’école. Dans les villages, ce sont des « brigades de dénonciation » qui sont implantées. Dans ces unités, parents, élèves, responsables d’écoles, chefs traditionnels ou religieux formés pour une meilleure sensibilisation des populations, y travaillent. Dix « centres-vies » d’écoute ont été ouverts pour les femmes en détresse et selon ses statiques, l’A1vf indique avoir aidé 1 155 femmes et filles en 2018. Grâce à ce soutien psychologique et professionnel, les femmes reprennent confiance en elles.

Aïssa Doumara raconte le quotidien dans ces centres-vies.
« Je me base sur les faits et les cas réels qui sont arrivés dans nos centres-vies de femmes, nous recevons des cas de violence faites aux femmes. Une dame à peine la vingtaine vient vous voir mais, elle a déjà connu plusieurs unions et elle vient vous nous en utilisant le prétexte que l’enfant n’a pas mangé, elle s’oublie. Lorsque vous entrez en intervention ou en conversation avec elle, c’est à ce moment que vous vous apercevez que c’est elle qui a besoin d’aide. Cette façon de traiter la femme, la fille nous a permis d’avoir une conviction très ferme qu’il faut que nous fassions quelque chose pas pour les autres mais d’abord pour nous-mêmes. Et si la prise de conscience n’est pas faite par soi-même, vous ne pouvez pas aider l’autre si vous ne vous aimez pas vous-même », faitelle savoir.

Boko Haram
Le combat d’Aïssa Doumara a pris une autre ampleur à cause des exactions de la secte Boko Haram dans l’ExtrêmeNord. L’Alvf a dû vite penser une nouvelle approche pour venir en aide aux fillettes et femmes transformées en esclaves sexuelles et kamikazes par des hommes sans scrupules. Ce nouveau problème est d’autant plus particulier que les victimes de Boko Haram ne bénéficient pas toujours de la clémence des populations qui leur en veulent pour leurs participations aux exactions de la secte.

Mais Aïssa Doumara inspire pour sa résilience. Elle sait les railler à sa cause. Travailleuse, Mme Doumara Ngatansou est « Une main de fer dans un gant de velours », fais savoir une source. Elle est bien connue des autorités de Maroua avec lesquelles elle travaille souvent. Ouverte, elle collabore avec de nombreuses autres personnes engagées en faveur de la condition féminine à l’instar de Sally Nyolo, ambassadrice de bonne volonté de l’Unicef, Fidèle Djebba de l’association « Rayons du Soleil ». Avec l’écrivaine Djaïli Amadou Amal, célèbre pour ses romans en faveur de la femme du sahel camerounais, elles pensent à un plaidoyer auprès des parlementaires afin que la loi autorisant le mariage de la fille avant 18 ans soit modifiée. « Car des mariages coutumiers de fillettes se font dans les villages bien avant cet âge », dénonce Djaïli Amadou Amal.

Son prix est un motif de fierté mais aussi un moteur pour la poursuite de son travail. « J’ai ressentie beaucoup d’émotion, de gratitude, lorsque je me suis retrouvée devant le président français Emmanuel Macron. Il me félicite, il reconnait ce que nous faisons sur le terrain et nous avons eu l’impression qu’il était bien informé sur le travail que nous faisons loin de Paris, au fond de notre petite ville de Maroua et dans notre ExtrêmeNord natal », se souvient-elle.

« Vous avez en commun avec Simone Veil de n’avoir jamais renoncé à vivre comme vous l’entendiez, selon les principes qui vous sont chers, malgré une histoire personnelle difficile et un environnement défavorable », a dit l’ambassadeur de France au Cameroun. Le Prix Simone Veil pour l’égalité homme-femme est accompagné d’un montant de 100 000 euros (environ 66 000 000 FCfa) qui devra servir à la mise en place de projets à fort impact. Aïssa Doumara et l’Alvf, bénéficieront de l’accompagnement de l’ambassade de France au Cameroun pour la mise en valeur de ces fonds. Un autre jour se lève donc pour les femmes victimes de violence dans l’Extrême-Nord Cameroun.

Elsa Kane

Opinion, Une

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