la suite d’un décret présidentiel signé le 15 Avril dernier, 2 à 3 mille prisonniers auraient regagné la liberté. Ils s’agit d’hommes et des femmes de chair et d’os dont la vie personnelle et celle des proches a été transformée et, à ce titre, l’on ne peut que saluer le geste du gouvernement. Cependant, rapporté à l’ensemble de la population carcérale qui comptait officiellement 31 815 individus en 2019, cette mesure n’aura bénéficié qu’à environ 1% des prisonniers ce qui est insignifiant. L’impact de la mesure est encore plus décevant si l’on considère que la quasi-totalité des prisons du pays sont en surpopulation et que les prisonniers et le personnel y manquent de tout. A titre de comparaison, dans leurs stratégies respectives de lutte contre la pandémie en milieu carcéral, la république de Chipre a remis en liberté 17% de sa population carcérale, le Portugal 15%, la république d’Irlande 7%, l’Irlande du Nord et la Norvège 6%
; en France, diverses mesures ont abouti à une baisse de 14% de la population carcérale depuis le début de la crise sanitaire tandis qu’en Italie et en Belgique on dénombre respectivement 10% et 9% de prisonniers en moins. Considérant ces chiffres, comment comprendre la timidité de la réaction du gouvernement ?

Trois hypothèses peuvent être avancées. Primo, près de 60% des personnes détenues dans les prisons camerounaises sont en entente de jugement. N’ayant été ni condamnées ni acquittées, ces personnes constituent un groupe à manipuler avec prudence. Libérées, elles pourraient ne plus jamais se présenter à leur procès ou profiter de la liberté pour compromettre les enquêtes en dissimulant les preuves ou en se rapprochant des témoins pour les corrompre ou les menacer. Dans l’un ou l’autre cas, leurs victimes seraient privées de justice et le système perdrait en crédibilité et en légitimité. Contrairement au Common Law appliqué notamment en zone anglophone, le système de justice pénal dominant au Cameroun a aménagé peu s’espace pour la comparution libre des personnes accusées de crimes. Il s’agit cependant d’un dispositif complexe qu’il est difficile de déployer dans l’urgence mais indispensable à terme si l’on veut désengorger les prisons. Une réflexion peu d’ores et déjà être entamée sur la question.

Secundo, faibles et peu nombreuses, les forces progressistes n’ont pas été capables de faire pression sur le gouvernement pour obtenir des mesures plus robustes en ce qui concerne les prisonniers déjà jugés. La paternité de la mesure gouvernementale appartiendrait, à en croire le magazine Jeune Afrique , à la commission des droits de l’homme de l’ordre des avocats du Cameroun. Si tel est effectivement le cas, ceux qui animent cette commission méritent d’être félicités et encouragés pour leur humanisme. Seuls cependant face à l’Etat, il n’est pas surprenant qu’ils n’aient obtenu que si peu. La réalité est que pour de nombreux gouvernements dans le monde, ‘protéger’ les populations en mettant hors d’état de nuire les ‘délinquants’ est un levier essentiel de légitimation et de popularité.

Les exemples en la matière sont nombreux, que l’on regarde du côté des Etats Unis où Donald Trump souhaite plus de sévérité contre les ‘criminels mexicains’ ou du côté des Philippines ou Rodrigo Duterte mène une ‘guerre’ autant sanglante que carcérale contre les trafiquants de drogues (War on drugs). C’est que c’est en général toujours un peu contre leur gré, surtout quand ils sont d’obédience conservatrice, que les gouvernements remettent en liberté des condamnés
n’ayant pas encore fini de purger leurs peines. Quand et là où ils le font de manière substantielle, il existe en général une société civile organisée, forte et capable d’influencer les opinions publiques qui sont au demeurant au centre de cette problématique, les délinquants étant punis et la justice rendue au nom du PEUPLE.

Tertio, l’opinion publique camerounaise n’est pas assez sensibilisée aux problèmes des prisons et manque encore majoritairement d’empathie pour les prisonniers. Plusieurs sont d’avis, notamment en ce qui concerne les prisonniers de droits communs, qu’ils méritent leur sort qui est la conséquence des choix (facilité, gain immédiat, belle vie, malhonnêteté etc.) qu’ils ont fait et qui contrastent souvent avec leur choix à eux (patience, travail acharné, honnêteté). En cela, l’opinion manque d’éducation car les débats en criminologie et parmi les spécialistes de la justice pénale portent désormais sur l’interpénétration de la responsabilité individuelle et des déterminations sociale, économique, ethnique, politique ou encore de genre dans la commission d’un acte criminel. En d’autres termes, les experts ont démontré que le criminel est, au moins en partie, quelqu’un qui a été poussé au crime par la manière dont la société est organisée. Il est donc quelque part une victime de l’ordre établi.

En résumé, l’immense population des prévenus, la faiblesse (de nombre et de structuration) des forces progressistes et le manque d’intérêt des populations sont quelques hypothèses qui peuvent expliquer la mollesse de la mesure gouvernementale. Une étude approfondie sur la question serait la bienvenue pour mesurer le pouvoir explicatif de chacune de ces hypothèses, identifier des facteurs explicatifs supplémentaires, et proposer des pistes de solution. Le principal obstacle ici est de convaincre de la pertinence d’une telle étude alors que le pire semble derrière nous et que les mesures barrières prises pour contenir la propagation de la maladie sont en train d’être levées ci et là.

Celle-ci est pourtant évidente. Tant qu’un vaccin n’aura pas été trouvé, et rien n’indique qu’il sera trouvé d’aussitôt, les spécialistes en épidémiologie sont unanimes qu’il y aura une seconde vague de contamination. La raison est qu’en l’absence de vaccin, seule une immunité collective permettra de mettre fin à la maladie. En d’autres termes, le virus ne disparaîtra que lorsque toute la population mondiale ou une écrasante majorité aura contracté et guéri de la maladie
parce que la contamination permet au corps de produire lui-même des anticorps contre le virus. Or, à ce jour, on dénombre à peine un peu plus de 3 millions et demi de cas confirmés pour 7 milliards d’habitants que compte la planète . C’est dire qu’une seconde (voir une troisième et une quatrième) vague pourrait même s’avérer plus violente et dévastatrice que celle que le monde subie en ce moment.

Comprendre les raisons derrière l’insignifiance des mesures du gouvernement c’est donc, au minimum, se donner les moyens intellectuels de mieux réagir en cas de seconde vague. Par ailleurs, les prisons camerounaises sont de véritables cocotte-minutes dans lesquelles bouillent d’innombrables problèmes (surpopulation, maladies, violences physiques et psychiques, trafics en tout genre etc.). Ce sont des bombes à retardement qui exploseront tôt ou tard, pandémie ou pas, si rien n’est fait. En ce sens, le danger que fait peser la pandémie du Covid-19 sur le monde carcéral est une opportunité de refonder en profondeur le système pénal et de repenser, en tant que société, notre relation à la punition.

Dr. Franck Tiwa*
* PhD en Criminologie Directeur exécutif du Centre Africain d’Etudes sur le Crime et la Sécurité (ACCSS)

Opinion

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