Réseaux sociaux : quand montrer l’horreur devient un cancer intersocial

Tollé national. Vendredi 29 mars, un jeune lycéen de 17 ans est admis à l’hôpital de District de Deido, au 1er arrondissement de la capitale économique du Cameroun, Douala. Il a été poignardé par un de ses « camarades ».

Sa tenue de classe est maculée de son sang. Au lieu de s’activer à tenter de sauver sa vie, trois des infirmières en poste ce jour-là filment l’élève agonisant à l’aide de leurs smartphones connectés. Un acte qui suggère cette phrase :
« Voyez comme il se meurt, ce gamin ; voyez son âme se détacher de son corps et s’en aller pour toujours… ».

L’activiste guinéenne de défense de l’environnement, Fatoumatou Chérif, s’est fait connaitre mondialement il y a deux ans, par sa campagne baptisée #SelfieDéchets. Il s’agit de prendre une photo en selfie devant un tas d’immondices et de montrer ainsi la laideur d’espaces urbains insalubres. Sur la toile camerounaise, l’on est proche du #SelfieDouleur ou du #SelfieHorreur, au vu de cette obsession sordide d’être les premiers à publier photographies et vidéos dégradantes. En effet, la banalisation de la souffrance d’autrui est devenue le sport numérique favori dans les médias sociaux. Au point que lorsque des socionautes se trouvent sur les lieux d’un sinistre, appeler les secours n’est plus leur premier réflexe. Priorité au direct. On sort la caméra. Facebook et Twitter n’attendent que ça. Comme pour attester que dans l’e-rue (espace public virtuel), la ruée vers l’image se nourrit de l’or rouge : le sang humain.

Ce besoin pressant de tout immortaliser, y compris le morbide, n’a qu’un objectif : le sang. Sombre hystérie qui n’est pas spécifique à nos pays d’Afrique. Le 16 avril 2017 à Cleveland dans l’Ohio, aux Etats-Unis, Steve Stephens, un Américain de 37 ans, abat de sang-froid Robert Godwin, 74 ans, et diffuse la vidéo sur Facebook Live (l’application qui propose de tourner des vidéos en direct sur le réseau social). Pourquoi fait-il ça ? Eh bien parce qu’il est « fâché contre sa copine », d’après le témoignage de sa mère relayé par la chaine CNN. Le 15 mars 2019 à Christchurch en Nouvelle-Zélande, Brenton Tarrant, Australien de 28 ans, élimine 50 personnes et partage son forfait dans une vidéo de 17 minutes tournée, elle aussi, en direct sur Facebook. Ici, nous ne tenons ni le couteau, ni le révolver, ni ne conduisons le camion-bélier. Nous parachevons l’œuvre inhumaine des meurtriers, au travers de photos et de vidéos de victimes baignant dans leur propre sang. Complices du pire au nom d’un sensationnalisme sans conscience, dénué de toute éthique du regard !

Cette mise en ligne de l’abjection devrait au moins permettre à nos sociétés hyper connectées de se regarder en face. Dans quel monde éduquons-nous nos enfants qui grandissent avec la culture du virtuel ? Celui du « sang qui coule à flot » mais aussi, de la sextape, l’équivalent numérique de l’arme atomique pour amant.e.s frustré.e.s et politiciens perfides. Si la victime ne se suicide pas du fait de la diffusion de sa sextape sur YouTube, elle perdrait crédibilité et argent à force de procès soit pour changer d’identité, soit pour retirer d’Internet cette humiliation publique. A l’heure où se télescopent journalistes professionnels et
« journalistes citoyens », l’urgence d’une réflexion s’impose sur l’action conventionnelle de « donner à voir l’indicible ». Car être au bon endroit au bon moment ne saurait conférer tous les droits, sinon le devoir de respecter la dignité humaine.
Comme l’a souligné le journaliste britannique Giles Duley dans Courrier international (n°1427 du 8 au 14 mars 2018) : « Rien dans la pratique photographique ne va plus contre notre nature humaine que de pointer un objectif sur quelqu’un qui souffre, a peur ou est en danger ». Pertinent. « Crevez : vous êtes filmé ! »

Alain Patrick Fouda*
* Journaliste – Sémiologue

Opinion

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