Sally Nyolo : “Je me bats pour le management au féminin”

En pleine préparation de sa comédie musicale « Zayéné » contre les mariages précoces, la chanteuse a trouvé du temps pour enseigner le mvet, un art jadis réservé aux hommes à des filles. Sans mâcher ses mots, elle revient ici sur l’importance de la transmission des traditions aux femmes.

Vous animez actuellement un atelier pour apprendre aux filles de moins de 15 ans à jouer au mvet. Une pratique artistique habituellement réservé aux hommes. Est-ce-que le choix de transmettre ne va pas heurter les conservateurs concernant la tradition?
Merci pour cette question ! Je me suis effectivement préparée à heurter le conformisme dans lequel nous étions habitués. Nous sommes habitués depuis les millénaires à ne pas considérer la gente féminine. Mais avec la modernité, l’évolution de la démographie de notre pays, nous somme forcés de constater que les femmes sont à égal distance des hommes. Et si on regarde de près, peut-être on les a même déjà dépassé de 1 voire même 2%. Ce qui était vrai hier n’est plus vrai aujourd’hui. Ce qui était tradition et conformisme hier doit subir les modifications aujourd’hui pour que l’évolution se fasse d’une façon acceptable. Autant que nous avons des pompistes hommes, des politiciennes femmes, et vice versa, nous devons aussi avoir au même titre des gardiens de la tradition femme. Ce qui n’était pas vrai hier, c’est-à-dire l’apprentissage de Nkul aux femmes qui tenaient les baquettes et du mvet aux femmes qui expliquent et qui sont gardiens de la mémoire doit être vrai aujourd’hui. Si non, la transmission ne se fera pas. Si on continue de dire que, seuls les petits garçons doivent être initiés à nos traditions, nous faisons fausse route, dans ce cas nous ne vivons pas en marche et en page de la modernité. Tous les métiers, tous les postes doivent être autant pour les hommes que pour les femmes. Nous nous battons aujourd’hui, pour la parité, pour le management au féminin. De plus, pour que la tradition soit également gardée par les femmes, nous
devons être conscients des activités que nous menons. Je me suis dit que les gens qui ont aimé Sally Nyolo en tant qu’artiste et promotrice de nos traditions, qui à traverser les monts, les mers et les vallées, qui est allée jusqu’au bout du monde pour nos traditions, ils devraient accepter ce que je fais, pas seulement pour moi, mais aussi pour la jeune génération

Quel est le but de cet atelier ?
Nos jeunes filles sont victimes des mariages précoces ; celles qui n’ont pas eu la chance de se construire elle-même. Je vais les conscientiser en leur racontant mon histoire. Je suis partie du Cameroun, j’avais 12 ans et sa fait 40 ans que je garde le fort de l’autre coté. J’étais encore une enfant qui a besoin de sa famille pour se constituer et avoir la fibre d’être une personne. J’étais en construction, et c’était extrêmement violent pour moi de m’enlever du Cameroun à 12ans. C’était la violence que subissent les petites filles qu’on amène en mariage entre 8 et 12 ans. Je me suis retrouvée dans un autre monde ; j’ai dû multiplier les forces, appeler les ancêtres qu’on avait mis en moi pour surmonter ces épreuves. Ce sont ces traditions que j’essaie de trouver aujourd’hui avec nos petites jeunes filles
qui ont été arrachées de leurs cellules familiales et déportées ailleurs soit disant pour le mariage, ce mariage qui n’est jamais consommé, qui les fait mourir ; parce que souvent, on ne leur a même pas expliqué ce qu’elles vont vivre une fois parties. Les ateliers que je présente ici doivent être les discussions entre elles et moi car, « ce que femme veut Dieu veut ». Il supporte les hommes autant que les femmes. Nos filles vont apprendre le mvet qui aujourd’hui reste un mystère parce que j’ai continué d’apprendre ça toute seule. Aucun homme ne m’a jamais montré comment on joue du mvet, comment tenir du mvet, qu’elle était sa gamme et de quoi parle le Mvet. Mais, parce que j’ai grandi ici et que ma mère et mes tantes écoutaient du mvet et moi-même j’étais habituée à suivre le mvet, je peux transmettre à nos filles cet amour qui les aideront à se reconstruire. La vie a fait en sorte que, mes mains qui vont montrer le mvet aujourd’hui soient accidentées depuis plus de 10 ans. Ces mêmes mains vont sauver la vie de nos jeunes filles. Le mvet en question, je le joue avec 2 doigts, parce que de la gauche, j’ai perdu un doigt et de main droite, deux doigts ; donc là où les gens ont 10 doigts, moi j’en ai que 7 ; mais avec ces 7 doigts, je joue le mvet, et ma passion habite le mvet et suis prête à transmettre ça à nos filles.

Vos apprenantes sont encore bien jeunes. Est ce qu’elles comprennent ces enjeux ?
La partie de l’atelier c’est la communication, la stimulation, c’est d’abord aller chercher la fibre qui habite chacune, peu importe les handicaps. Moi Sally Nyolo, je suis un handicapé des deux mains. Mais, cela importe peu. Même avec 2 doigts ou sans doigt, je vais jouer le Mvet. Je veux que nos jeunes filles comprennent l’importance de prendre le relai de nos coutumes, nos esprits et de nos fondamentaux. Nos fondamentaux qui n’existent qu’ici et qui étaient portés par les hommes. Nos fondamentaux se trouvent dans nos histoires et nos exploits. Et les hommes seuls ne peuvent pas porter tout ça, ne peuvent pas élever seuls nos enfants ; donc même sans mains, nous devons être capables de jouer le mvet, c’est ma leçon d’aujourd’hui. Je veux leur montrer que c’est la volonté qui prime au dessus de tout, car quand on veut, on peut et nos enfants doivent retenir ça avant toute chose. Le mvet, c’est l’histoire de nos mémoires peut importe si on le joue, le chante ou on le tape comme le balafon. Chacune doit être capable de dire je viens de telle génération et parler de sa descendance. Si elles sont capables d’avoir cette mémoire,
elles ont déjà l’esprit du mvet.

L’atelier s’achève le 7 février prochain, comment allez-vous procéder ?
Ce que je fais c’est la passation de service, et ça ne sera pas la même histoire tous les jours. Aujourd’hui, nous sommes dans la rencontre; demain nous serons dans l’exposition et après demain nous serons dans l’apprentissage de la fabrication de l’instrument. Car, nous les femmes, nous sommes douées dans l’apprentissage. Il suffit juste qu’on nous montre où se trouve la caisse de résonnance du mvet, qui n’est rien d’autre que notre ventre. En 3 jours, nous avons trois étapes du mvet et chaque mvet à sa voix. La voix du mvet de Sally Nyolo n’est pas la même voix du mvet d’Oscar Zoue Ella et bien d’autres.

Voulez-vous faire de ces filles des artistes ou juste transmettre un art menacé de perte dans le contexte actuel ?
Je ne veux pas former seulement les artistes. Aujourd’hui, le but est la conservation de nos mémoires, car, ce n’est pas seulement les hommes qui vont garder nos mémoires, le mvet était le gardien de nos épopées guerrières, alors qu’aujourd’hui, nous devons garder la mémoire de nos vies. Il y’a plusieurs sortes de mvet que nous, les femmes connaissons à travers le son des hommes mais, que nous devons garder et recycler pour que nos jeunes enfants qui ne sont pas nés pendant la guerre, aient une idée de la conservation de la paix à travers nos cultures qui est le mvet. Nous devons réécrire les histoires du mvet car, ce ne sont pas les mêmes histoires qu’on écrivait dans les années 50 avant les indépendances, et dans les années 60 après les indépendances et dans les années 40 quand les blancs n’étaient pas encore venus chez nous. Les jeunes enfants d’aujourd’hui doivent être capables de dessiner un mvet futuriste. Vous allez voir tout à l’heure sur scène un mvet qui n’a pas seulement les barrettes en osier mais aussi les clés d’une guitare espagnole, parce que notre mvet a progressé, c’est un mvet futuriste et nous devons aller plus loin que ça, parce que le mvet nous appartient. Ce sont nos histoires, nos traditions et notre mémoire avant tout. Nous devons être à la pointe de la technologie pour que nos enfants suivent ce chemin. Je ne suis pas un professeur de mvet, je connais le Mvet grâce à mes connaissances personnelles ; et pour y arriver, j’ai passé 15 ans dans l’apprentissage.

Comment avez- vous pu imposer dans cet art qui est le mvet, au point d’être l’une des figures les plus marquantes ?
Cet art qui est le mvet n’existe nulle part ailleurs. Quand cet homme joueur de mvet et gardien de tradition ferme les yeux et dit : « Sally Nyolo tu es musicienne. Je ne veux pas te donner le mvet car, on a jamais donné le mvet à une femme mais, je vais fermer mes yeux et je vais te demander de prendre le mvet mais, je ne vais rien te montrer ». Après avoir pris le mvet, j’ai mis 15 ans pour comprendre comment ça fonctionne parce qu’il n’a jamais voulu me dire autre chose concernant le mvet et cela ne dépendait pas de lui mais, de son initiation. C’est dans cette logique que je dis qu’il faut renverser les choses et arrêter de croire que nous les femmes, les filles, nous ne sommes pas capables de pouvoir accepter ces initiations qui viennent de nos traditions et qui sont données par les hommes. Nous ne
sortons pas de la terre comme des champignons, nos enfants non plus. Si nos femmes, nos mères ne sont pas capables de comprendre le mvet, ni de les transmettre, quelle génération allons-nous laisser ? Quelles élites allonsnous créer ? Rien du tout. Nous devons être capables nous femmes, autant que les hommes d’initier nos enfants petites filles et petits garçons à nos traditions à l’instar du mvet.

Propos recueillis par Elsa Kane et Naomie Wadje (stagiaire)

Culture, Une

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