Symboles nationaux et Unité du Cameroun :  Un chantier collectif pour la 3ème République.

Le 21 novembre 2018, Nug Bissohong, enseignant-chercheur à l’université d’Etat de Douala, a adressé une Lettre ouverte au Président de la République intitulée : Pour défaire les nœuds de la vie sociopolitique du Kamerun. Ne nous battons pas. Prions, discernons et agissons. Le contentieux postélectoral, qui a depuis envouté le pays, a très vite renvoyé le débat que ce texte aurait dû susciter aux tréfonds du baptistère républicain. Dès décembre 2018, quelques réactions épistolaires d’ici et d’ailleurs, riches d’interprétations, ont fourni à l’auteur matière à une réédition bilingue sous forme d’ouvrage 1. Le texte nouveau a bénéficié d’une préface du Pr Alda Flora Amabiamina W’Amayina et d’une postface de Paul Samangassou. La commémoration en mai 2020 de la 48ème édition de la fête de l’unité nationale sans la fastueuse parade militaire, les flonflons du défilé civil et le stupre de la réception au Palais pour cause de Covid-19 ainsi que la 2ème session parlementaire ordinaire qui s’est ouverte au cours de ce mois de juin donnent l’occasion de remettre en débat quelques points de l’invite patriotique de l’auteur. A la parution de sa publication, je l’avais accueillie comme une profession de foi pour une nouvelle esthétique politique des symboles républicains (I), un court traité de théologie politique (II), une préfiguration de la Répu-
blique qui vient (III).

I – Pour une nouvelle esthétique politique des symboles républicains
Le prétexte de l’écriture de la lettre ouverte est une des affiches de campagne du candidat du parti RDPC à la dernière élection présidentielle de 2018 : Paul Biya, le choix DIVIN. Nug saisit l’occasion de la réélection de ce dernier pour lui suggérer une nouvelle mise en sens des symboles républicains qui transcende leur instrumentalisation actuelle par une minorité, afin que les citoyens voient effectivement Dieu à l’œuvre au cœur du pays où ils ont eu la grâce de naître. La construction d’une nouvelle esthétique mobilisatrice autour des symboles républicains passe par la révision de la forme et du fond du serment que le Président prête au moment de son investiture. Contrairement à plusieurs pays du continent, où l’élu à la magistrature suprême s’engage nommément et jure, au Cameroun, il se contente de prononcer : I do so swear. Nug estime que ça en fait un « serment incomplet, laconique et sous-entendu », (p. 32). Peut-on tenir les engagements que l’on n’a pas nommément et explicitement pris, dans un environnement anthropo-culturel où l’on attrape l’oiseau par les ailes et l’homme par la bouche ?

Outre le serment dont la forme et le fond affaiblissent sa portée et son sens dans la construction de l’édifice républicain, Nug s’interroge aussi sur l’utilité sémantique et politique de l’étoile d’or sur le drapeau (p. 36) ; dans un pays qui, en dépit des clivages (allant jusqu’à l’atteinte de son intégrité territoriale), est supposé être une seule République depuis le décret n° 84-1 du 4 février 1984. Avec la conflagration de la crise anglophone en conflit armé, le débat sur la symbolique du drapeau n’est plus que théorique, mais pressant pour chercher les voies et moyens d’y mettre fin, bien au-delà de la constitution d’une Commission du bilinguisme et du multiculturalisme, et même de la tenue d’un Grand dialogue national finalement tronqué.

Il en va de l’astre d’or sur le drapeau comme de l’hymne national. Depuis plusieurs années, Nug démontre que les versions française et anglaise sont en fait deux textes différents et inanimés ne se référant pas aux mêmes imaginaires du pays (p. 39). Résultat, à l’Assemblée nationale par exemple, dans un même parti politique, à l’école, à l’université, dans l’armée, etc., selon la langue usitée, Ô Cameroun berceau de nos ancêtres ne renvoie pas à un même chant de ralliement patriotique (pp. 40-43). A côté de la cohabitation incongrue des deux hymnes, l’auteur déplore aussi le fait que la Constitution soit désormais un texte désacralisé. Contrairement à celle de 1960 dont le Préambule affirme que « Le Peuple camerounais, indépendant et souverain, se plaçant sous la protection de Dieu, proclame », la référence explicite à Dieu a disparu des versions postérieures. C’est ce qui peut expliquer par exemple que l’article 66 sur la déclaration des biens demeure encore un vœu pieux.

Audelà de la Constitution, Nug estime que la nouvelle esthétique politique des symboles nationaux passe aussi par la nécessité de revoir le nom du pays afin qu’il soit le reflet de ce que nous sommes et voulons être ensemble, aujourd’hui puis demain (pp. 48-49). Une dénomination nouvelle du pays entraînera inéluctablement une redéfinition de la date et du sens de la fête nationale. Depuis 1972, le choix du 20 mai n’a jamais fait consensus. La demande de séparation d’une frange des compatriotes anglophones a réactualisé le débat (pp. 50-52).
La lettre de Nug est pleine de convictions, de suggestions où s’exprime sa citoyenneté chrétienne catholique qui ne veut pas subir en silence ou en allégeance servile, le périgée d’un règne, d’un système où le césaro-présidentialisme porte (in)directement une responsabilité importante. Importé de la 5ème République française, le césaro-présidentialisme est en politique, ce que le césaropapisme a été pour l’Eglise catholique où une personne se voyait revêtue à la fois des pouvoirs de l’Empereur César, de l’infaillibilité du Pape, voire de l’omniscience et omnipotence de Dieu.

II Un court traité de théologie politique
Nug est un chrétien laïc convaincu et investi dans la vie et le partage de la spiritualité de Saint-Ignace de Loyola, le fondateur de l’ordre religieux des Jésuites. Sa lettre porte les marques de cette trajectoire. Il l’a écrite au sortir d’une retraite selon les Exercices spirituels, et l’avant-propos dans un couvent. Elle est donc le fruit de la contemplation qu’on peut faire en des lieux inspirateurs, par temps de consolation au sens ignatien à savoir, joie intérieure, augmentation d’espérance, de foi, de charité. Les trois vertus théologales qui amènent à discerner, se poser les bonnes questions pour agir, et sortir son milieu de vie des problèmes qui le minent. Dans leur Lettre pastorale parue dans L’Effort Camerounais n° 689 du 29 au 11 septembre 2018, les évêques catholiques en énumèrent quelques-uns : « la corruption, la perte du sens du Bien Commun, la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, les inégalités sociales, le chômage des jeunes, la lutte contre la secte Boko Haram, les défis dans le monde judiciaire, la santé, l’éducation, les infrastructures, etc. », (p. 30). Nug note que la contemplation à laquelle il s’est livré l’a « personnellement conduit à questionner l’identité, la vocation et la mission du Cameroun en tant que pays », (p. 31).

La relecture de cette lettre ouverte nous ramène à une séculaire obsession du christianisme catholique : la recherche d’une communauté politique idéale où régnerait une concorde civile fondée sur la justice et la paix. Saint Augustin dans la Cité de Dieu et Thomas More dans L’Utopie en théorisent quelques fondements. Augustin récuse la Cité terrestre ou toute déclinaison de cette dernière comme une monade plénière, autosuffisante dans ses pouvoirs prétentieux en leurs capacités à inventer, refléter et trouver sans et pour les citoyens, des réponses à leurs aspirations, besoins individuels et collectifs. La Cité et ses formes d’organisation sont la manifestation de l’histoire temporelle à l’écriture et au déroulement de laquelle le chrétien, quel que soit son rang social, contribue. Il y fabrique ainsi son salut par la quête d’une citoyenneté indivisible, égalitaire y compris dans ses altérités ethnosociologique, culturelle, politique. Si Saint Augustin réaffirme l’irréductible et radicale primauté de la Foi sur tout Empire et/ou ordre politique, il n’est pas moins conscient des liens étroits qu’elle entretient avec eux.

D’après lui, chaque aspect de la vie chrétienne a une influence sur la manière dont se construit la Cité empirique. Pour son avènement, la Cité céleste qui rassemblera femmes et hommes de toute nation, de toute langue se construit sur la paix de la terre. Thomas More, quant à lui, imagine une Cité où la justice et la paix, finalités ontologiques de tout pouvoir, sont les produits de l’engagement. La relation du citoyen au politique, à la politique, se construit à travers une dynamique où se conjugue action, discernement, esthétique du devoir, de la relation à l’autre, frère, sœur en humanité. La Cité imaginée par More se bâtit et s’obtient au prix d’une ascèse collective qui rend possible les reformes et le progrès moral, celui des institutions, la réinvention de l’intérêt commun, de l’éducation intellectuelle, etc. Derrière l’interpellation à Paul Biya le choix DIVIN, c’est à chacun et chacune qui aspire nous gouverner demain que Nug s’adresse.

III – Préfigurations politiques de la 3ème République
La richesse et la grandeur des peuples ne se construisent pas seulement sur les ressources du sol et du sous-sol, sur le taux de croissance à deux chiffres, sur le rayonnement de quelques-uns dans le sport, les arts, la culture sous la férule d’une figure césaro-présidentielle. Dans la 1ère République et dans la 2ème qui décline, le césaro-présidentialisme revêtu de l’infaillibilité, de l’omniscience, de l’omnipotence a minimalement eu ses vertus au regard des potentialités du pays. Plutôt que de renforcer l’Etat, il l’a affaibli, détérioré la croyance que le grand nombre avait en lui comme espace territorial de la fortune de tous.
A travers sa lettre ouverte, Nug invite donc à sortir de cet archaïsme. Il exhorte les dirigeants avenir à inscrire le pays dans la contemporanéité et modernité des sociétés humaines. Ceux qui aspirent à nous gouverner devront adresser l’ensemble des problèmes que le travestissement des symboles qui fondent notre destin collectif pose. C’est en les reformulant ensemble, en leur redonnant un contenu consensuel qu’être citoyen de ce trigone par naissance ou par acquisition, sera à nouveau un devoir sacré. Pour des millions de personnes qui y vivent, l’Etat est aujourd’hui une abstraction où une minorité tente par tous les moyens d’imposer une paix négative au service de leurs intérêts.

Les chemins de la modernité vont au-delà de l’approche technico-instrumentale de l’appareil de décision. Ils conduisent à une transformation structurelle et formelle du système de pouvoir précédée par une nouvelle esthétique politique des symboles républicains, y compris le plus visible de tous, la Présidence de la République. En nous amenant à revisiter les symboles qui fondent notre imaginaire partagé de l’Etat, le prochain Président de la République devra renoncer à l’approche machiavélienne et hobbesienne du rôle et de la place du dirigeant. Locke et Rousseau avaient déjà en leur temps esquissé les principes de la modernité de l’Etat, du pouvoir : c’est la société, dans ses aspirations collectives légitimes qui forme l’Etat et ceux qui en ont la charge par contrat inspiré d’une morale unique du bien.

Ce n’est qu’ainsi que l’économie, la politique, l’art, la religion, l’éducation, les principales sphères de la société s’en trouveront dynamisées au sens de Durkheim, Weber et Pareto. Dans cette quête de modernité, la lettre de Nug postule que la référence explicite à Dieu dans la Constitution, l’adaptation partagée des symboles républicains aux exigences de ce qui fait être homme aujourd’hui, l’adoption de nouvelles pratiques et de régulation de l’Etat et du pouvoir sont des impératifs de la République qui vient. En refusant d’emprunter les voies de la modernité construite sur le consensus, des Etats par le passé plus puissants que le nôtre sont entrés en déclin et ne s’en sont jamais relevés. La lettre de Nug suggère que nous sommes à l’orée de ce basculement. Dans un sens comme dans l’autre.

1Yaoundé, Editions du
Schabel, 2019.

Thomas Atenga*
*Professeur au Département de Communication de l’Université de Douala. Il y est Directeur du Laboratoire d’Analyse des Conjonctures de Communication (LACOCOM)

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