Trajectoire : Le roi qui ne faisait pas son âge

Le célèbre saxophoniste s’est éteint hier à l’âge de 86 ans. Il avait célébré en 2019 ses 60 ans de carrière.
Trajectoire. Le célèbre saxophoniste s’est éteint hier à l’âge de 86 ans. Il avait célébré en 2019 ses 60 ans de carrière.

Ses éclats de rire étaient uniques aussi inimitables que sa bonne humeur était contagieuse. Manu Dibango avait beau être depuis de nombreuses années déjà l’une des plus grosses stars de la musique mondiale, il était resté un homme d’une incroyable simplicité. Toujours prêt à donner un coup de main, à collaborer avec les jeunes artistes qui l’abordaient. Tout comme il n’hésitait pas à se montrer disponible pour une photo. Et le nombre de personnes qui, depuis hier ont ressorti sur les réseaux sociaux des photos avec le géant, le nombre de témoignages faits est à ce titre fort parlant. Chacun avait sa petite histoire avec Manu Dibango.
Il y a eu une petite histoire avec son décès également. On a appris sa maladie et ensuite son rétablissement. Puis d’inquiétantes rumeurs ont recommencé à circuler sur son état de santé. Jusquà l’annonce brutale hier sur sa page Facebook de son décès : «Chers parents, chers amis, chers fans. Une voix s’élève au lointain… C’est avec une profonde tristesse que nous vous annonçons la disparition de Manu Dibango, notre Papy Groove, survenue le 24 mars 2020 à l’âge de 86 ans, des suites du covid 19 ».

Ainsi s’achève une vie, mais surtout une carrière des plus riches. Installé en France dès 1949, alors quil était âgé de 15 ans, Emmanuel Ndjoke Dibango n’a pourtant jamais été bien loin de son pays, le Cameroun, où il est né le 12 décembre 1933 à Douala. Sur le plateau de Tv5, à l’occasion de ses
80 ans en 2013, il accueillait avec beaucoup de joie et d’humour les vœux qui lui étaient adressés, reconnaissant qu’un tel parcours n’était pas donné à tout le monde. Et lorsque le journaliste lui lance, parlant de ses 80 ans : «Qu’est-ce que vous ne les faites pas ! », il répond dans son fameux éclat de rire : «Eux, ils me font». En début d’interview, alors que le journaliste le félicitait pour ses 80 ans, il avait répondu, toujours rieur, qu’il ne s’agissait que de huit décennies… Il était ainsi Manu Dibango, toujours prêt à lancer une joyeuse et amusante réplique, toujours si solide surtout que, malgré son âge, sa mort en a pris plus d’un de court.

C’est au Cameroun, tout petit, qu’il est piqué par le virus de la musique. A travers notamment l’église protestante que fréquentent assidument ses parents. «Au départ, je voulais faire du violon», rappelait-il à l’occasion de son 80e anniversaire dans un entretien à la chaîne de télévision Tv5. L’intérêt pour cet instrument lui est venu du fait que son maître de chorale à Douala en jouait. Mais à 15 ans, il était trop tard pour s’y mettre. Il optera alors pour… la mandoline et le piano. C’est plus tard que Manu Dibango passera au saxophone. Il est influencé par des musiciens de jazz américains qu’il écoute à la radio : Louis Armstrong, Miles Davis, Ray Charles… Mais il découvre vraiment le jazz dans des clubs à Bruxelles en Belgique. A cette époque-là, il joue dans un cabaret appelé  «Les Anges noirs».

Il y fera en 1960 une rencontre importante : celle du musicien congolais Joseph Kabasele. Ce dernier est venu jouer à Bruxelles avec son orchestre, mais sans son saxophoniste, malade. Ayant entendu jouer le Camerounais, il l’invite à remplacer l’absent. Ce sera le début d’une fructueuse collaboration. En 1972, un autre événement, qui aurait pu être anodin, va marquer la carrière du saxophoniste. Il s’agit de la Coupe dAfrique des nations qui se joue au Cameroun. Il compose l’hymne de l’événement qui occupe la face A du 45 tours produit à cette occasion. Et sur la face B, il y a le titre Soul Makossa. «Il ne devait même pas sortir, on devait juste le distribuer. Mais comme le Cameroun a perdu, personne ne voulait plus en entendre parler», disait l’artiste.

Soul Makossa
Le disque est donc quasiment oublié, avant d’être remis au goût du jour par les Noirs Américains qui l’avaient trouvé en France où ils étaient allés chercher de la musique africaine. Manu Dibango découvre surtout que Michael Jackson, dans son album Thriller, a repris sans le contacter, le titre Soul Makossa. Il y aura un procès et des arrangements. Mais le titre deviendra surtout le plus grand tube de la musique africaine et la renommée de Manu Dibango deviendra mondiale.
Il a par la suite enchaîné les titres et les tournées dans les quatre coins du monde. Mais il a surtout gardé une attache camerounaise. Plusieurs jeunes artistes camerounais ont ainsi pu éclore sous son aile, à travers son orchestre, le Soul Makossa Gang. Il en a aidé d’autres de différentes manières.

En 2003, toujours dans le but de faire profiter la musique camerounaise de sa notoriété, il avait accepté de prendre la tête de la société civile chargée de la gestion des droits d’auteurs. Les artistes camerounais, comme aujourdhui encore, avaient déjà mal à la gestion de leurs droits. C’est ainsi qu’il sera le président du conseil d’administration de la Cameroon Music Corporation (Cmc). L’expérience n’a pas été des plus agréables. Il démissionnera en 2005 alors que sa relation avec le ministre de la Culture de l’époque, Ferdinand Oyono, s’était suffisamment brouillée.

Mais la brouille entre la star et son pays qu’il aimait tant ne va pas durer bien longtemps. Après un moment de froid, Manu Dibango reviendra au Cameroun par la plus grande porte, pour célébrer ses cinquante ans de musique en 2007. «Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. En un demi-siècle, ma carrière musicale s’est faite en dents de scies. J’ai connu des hauts et des bas. Et puis la vie n’est pas un long fleuve tranquille. On balaie tout ce qui a été dit d’un revers de la main. Je reviens chez moi. C’est le chef de l’État qui a émis la volonté de fêter le demi siècle d’un des enfants du pays c’est-à-dire Manu Dibango.
Voilà pourquoi je suis là», déclarait-il à cette occasion-là. Et depuis, son attachement à son pays n’avait plus souffert de rien et c’est une terrible maladie qui vient arracher l’immense star à l’amour des siens.

Jules Romuald Nkonlak

Culture, Une

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